Au Caire, temps maussade… FIN

Chalva est là. Elle me secoue. Je me suis endormi, négligeant toutes règles.
“T’es vraiment fini, mon pauvre gars !”
Chalva est d’une pâleur inexplicable et la petite famille semble être dans un état de transe.
Je descends, un peu comateux…
La porte de la salle de bain s’ouvre sur un spectacle abominable.
Le sécateur plein de sang traîne au sol, ainsi que ce que je reconnais être des phalanges, des doigts humain.
Un coup d’oeil rapide aux mains de notre sujet m’indique que je n’ai pas halluciné.
Il est évanoui et Chayli est occupée à se laver les mains.
Je me précipite vers la baignoire et vomi. Non pas que je n’en aurais pas été capable, simplement je ne me sens pas dans mon assiette.
Chayli part d’un rire méchant.
“T’es fini, Chalom !”
Je souris à cette phrase, elles avaient dû en parler toutes les deux.
“Il a parlé ?”
“Non, c’est un dur ! Je passe la main…”
Je ris complètement abruti, imaginant prendre cette main coupée au sécateur.
Un sourire éclaire le visage de Chayli, un soupçon d’admiration dans les yeux.
“Peut-être qu’il n’est pas fini, après tout…” pense-t-elle.
“Fais venir sa femme ! Je le ranime entre-temps.”
Je rempli un verre d’eau que je lui jette à la face. Rien !
Je renouvelle les opérations et je l’entends inspirer violemment.
Et me revoilà, uniforme impeccable, jurant à cause des éclaboussures que fait ma grand-mère quand je lui maintiens la tête sous l’eau…
Je vois Chayli arriver comme dans un rêve, Chayli revêtue d’un uniforme allemand et la femme d’une tenue concentrationnaire.
A bad treap…
Nous sommes entraînés à réagir aux situations de stress sous LSD, je connais bien le “bad treap”.
Je me retourne vers le prisonnier, il est assis là comme toujours.
Je me frotte les yeux et je vois la SS Chayli avancer vers lui, une arme en main, tenant sa femme de l’autre.
Elle hurle: “Parle !”
Le palestinien relève la tête juste à temps pour voir celle de sa femme disparaître dans un nuage rouge.
Il ne réagit pas, comme paralysé.
Chayli laisse tomber le corps sans vie et hurle à nouveau:
“Parle ou je vais chercher les gosses !”
Il regarde sa bien-aimée, gisant là et pleure, et parle entre deux sanglots.
Il parle et parle…
Il cite des dizaines de noms.
Moi, je suis effondré dans un coin, encore sous le choc de ma vision.
Chayli me sort de cet état en gueulant: “Note ! Note !”
Je lui demande, la voix tremblante, le nom du chauffeur.
Il supplie…
“Pas les enfants, pas les enfants ! C’est Mourad Ali Sarkaoui !”
Je note, un peu absent.

Chayli donne des ordres sur les ondes.
“Je prend le commandement ! Chir prépare l’explosion du gaz ! Chalvi appelle l’évacuation par téléphone, le mot de passe c’est: “Le lion de Dieu” ! Chalva occupe toi des gamins, propre et sans douleur !”
Elle se tourne vers moi.
“Toi, tu vas chercher Chapira !”
Je m’exécute.
Nous plaçons son corps dans la baignoire.
“Tu lui coupes la tête et les mains, prend la scie à métaux !”
Me voilà au plus profond de l’horreur, je tourne le corps sur le ventre pour ne pas voir son visage.
Une détonation discrète me laisse savoir que la cible à été atteinte.
Une âme de plus envoyée vers le néant.
“Quand tu as fini, tu nous rejoins dans l’entrée !”
Chalva passe et me donne un grand sac poubelle.
J’y dépose respectueusement les restes de Chapira…
Nous les soldats, nous sommes aujourd’hui des bouchers.
La camionnette est là, la rue est vide, il est tard.
Je suis fini, elles ont raison.
L’explosion ne tardera pas, environ dix minutes…
Une ruine pour cacher nos méfaits, je ne suis pas fier.
Chayli est fière elle, elle pense sûrement à sa promotion et aux rues de Tel-Aviv.
C’est une héroïne qui sacrifie sa jeunesse pour son pays…
Quelques jours plus tard, en même temps que mon retour à la vie civile, j’apprenais que le Mossad ne garderait pas la mémoire de cette opération. Nous avions été manipulé, ce qui blessait profondément notre fierté de docteurs es-manipulations. Notre informateur avait disparu. Le camion n’avait jamais existé. L’homme du Caire rassemblait des fonds pour le Hamas en s’appuyant sur les réseaux des frères musulmans. L’homme de Gaza était un agent du même Hamas infiltré au Fatah. Nous avons fait le sale boulot pour le Fatah. Le Mossad travaillant pour les palestiniens, on pourrait en rire.
Le monde devenait chaque jour un peu plus stupide.
En rentrant chez moi, je repensais aux heures passées avec ma grand-mère. Ces moments terrifiants où elle me racontait avec force de détails, les nazis et l’Europe, la bestialité de ces gens là. J’avais toujours cru qu’elle voulait m’apprendre la haine et l’auto-défense. Aujourd’hui, je savais ou croyais savoir que son message était:
“Ne deviens jamais comme eux ! Reste humain !”
Elle était sage, la vieille dame…
FIN
Au Caire, temps maussade par Thierry Benquey est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.
Image Char - Oroo - 2005 - licence :
Image Gaza OneArmedMan - 2007 - licence :

Références pour cette article
- Référence n°1
http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/fr/ - Référence n°2
http://en.wikipedia.org/wiki/GNU_Free_Documentation_License - Référence n°3
http://creativecommons.org/licenses/by/2.5/ - Référence n°4
http://commons.wikimedia.org/wiki/User:OneArmedMan








Bonjour Thierry,
“Au Caire, temps maussade”, jeux de mots bien appropriés.
Malheureusement, la perpétuation de crimes odieux est présente dans toutes les guerres.
Tu dénonces ces meurtres brutaux et cruels, couverts souvent en pretextant la défense nationale.
Combien de fois avons -nous entendu “jamais plus ces horreurs”, et l’histoire continue, avec des génocides qui s’ajoutent aux autres.
Il semblerait que la morale ne touche pas la mémoire des hommes. Rester humain dans un conflit, parait donc être une utopie.
Ce qui ne veut pas dire qu’il est pardonnable de commettre des atrocités.
Cette nouvelle demeure très colorée pour nous mettre dans cette ambiance sanguinaire.
Difficile sujet, mené avec une maîtrise totale.
Amitié.
dédé
@dédé -
Salut Dédé, je suis enfin de retour et profondemment touché par ta lecture approffondie de mes textes et par tes commentaires pertinents. Je te remercie mon ami. Amitié
Thierry
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