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09 avril, 2008

La Légion Condor

Aujourd’hui…

Je revois les bombardiers dans le ciel, comme autant de croix sur les tombes à venir.

J’entends madame Otchoa nous raconter ses instants.

“Je nettoyais la cuisine pour faire place aux préparatifs du dîner. La petite Bixenta dormait dans son berceau sous la table de la cuisine pour laisser place à mon balai. J’aime par-dessus tout balayer. C’est une tâche simple et noble qui te laisse l’esprit libre.

J’entendais ce bruit maudit, ce bruit malsain des moteurs au-dessus de la ville.

Peu après, les sifflements ignobles des bombes.

Puis, rien. Le noir…

Je me relevais, le corps brisé, tenant fermement mon balai.

La poussière, une nuit de poussière. J’avais du mal à respirer.

Ce silence… Un silence insondable, implacable…

Je cherchais ma fille du regard.

Rien…

Je devinais l’extérieur, en lieu et place du mur donnant sur la rue.

Mais Bixenta ? Elle était là, avec moi, dans la cuisine.

Je tombais à genoux, encore abasourdi par l’indescriptible.

Je voyais, sous des gravats, une forme carrée qui m’était familière.

La table ! Bixenta !

Je me levais précipitamment et jetais au sol la poutre qui semblait vouloir m’interdire l’accès.

Bixenta était là, je voyais à son visage qu’elle devait hurler de toute la force de ses petits poumons. Pas un son… Le silence, un cadeau presque…

Je la prenais dans mes bras, soufflait la poussière de son visage et me dirigeait vers la cave.

Pourquoi la cave ? Je ne saurais te dire, un instinct profond et sauveur ?

Dans la cour, le chaos…

L’étable était en partie détruite et brûlait furieusement.

Grotesque, pendait la moitié du corps de la vache sur le mur d’enceinte.

Ses yeux si doux à jamais ouverts…

La cave…

Sombre et fraîche, comme une grotte des premiers jours.

Bixenta dormait maintenant.

Je sentais le sol vibrer et je pensais à nos enfants dans la montagne.

Je souriais et m’endormais.”

Je pense à cette chère madame Otchoa, à son naturel enjoué malgré toutes les épreuves, à ses dons de conteuse et à cette petite Bixenta, qui deviendrait ma femme, mon amour, sourde pour toujours.

Je pense à son prénom et souris amer, à sa signification: “Victoire”.

Souvenir…

Nous sommes tétanisés, nous cherchons à comprendre le spectacle abominable et pourtant fascinant qui se jouait sous nos yeux.

Les autres me jettent des regards, les yeux plein d’effroi et de questions.

Moi, le malin, celui qui sait parler, qui sait entendre.

Moi, le malin, j’ai perdu mes mots…

La deuxième, la troisième vague…

Toujours pareil, les avions, les bombes et puis la lumière, le bruit lointain des explosions.

Un nuage pestilentiel et sombre s’élève de la ville.

Nous nous resserrons, avide de chaleur humaine devant ce tableau de mort.

Je regarde vers l’ouest, le soleil est bas sur l’horizon.

Il nous faut faire quelque chose, mais quoi ? Je sais que chaque décision pourrait être la dernière.

Je me lève et fait un tour d’horizon.

La ferme d’Ixai, à peine éloignée du drame mais intacte, hurle: “Les enfants, par ici !”

Je bouge comme dans le brouillard, mes sens amoindris par l’inexplicable.

Je jette bas les fagots.

- Chaque garçon prend une fille avec lui !

Ils montent silencieusement sur les animaux, leurs regards ne pouvant se détacher de la ville, la maison, les parents.

Ils se taisent…

Nous descendons lentement, plus question de raccourcis maintenant, au contraire.

Au détour d’une courbe, la vision disparaît mais pas les sons, pas le bruit des bombes, pas les cris et les pleurs que nous imaginons.

Aujourd’hui…

Je suis un avec le banc, avec la salle, avec la toile. Ce tableau si vivant pour moi.

Je ne pleure plus, je souris meurtri.

Pensée chaude à la ferme d’Ixai, notre sauveur.

Pensées troubles aux visages consternés des adultes, aux bruits et aux rumeurs.

Pensées douleurs aux ruines de la ville, aux odeurs atroces et aux flots de larmes.

Pensée fierté à la vue de l’arbre sacré, intact.

Cet arbre où les rois d’Espagne prêtaient serment de respecter les Fueros qui garantissaient les droits du peuple basque.

Ce chêne qui symbolise si bien mes gens.

Comme lui, nous sommes toujours debout, malgré les épreuves, traversant le temps.

Je me lève, salue, en hommage au maître et je m’en vais.

J’aurais aimé fermer une porte comme on ferme un livre…

FIN

Ce texte est dédié à toutes les victimes de toutes les guerres. A pablo Picasso pour son oeuvre sublime, le seul tableau qui me fit rester sur place quinze minutes, figé, ahuri, bouleversé. A mister C.L. Steer, journaliste au Times qui permit à l’horreur d’atteindre le monde, malgré la propagande fasciste.

 

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Gernica-Lumo par Thierry Benquey est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

Image – Source Deutsches Historisches Museum (DHM) – licence :

Cette nouvelle est disponible en format pdf et en format ebook.

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