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05 juin, 2008

Bamyan

“Taqadus ? Tu veux une cigarette ?”
“Oui, je veux bien !”

Le geôlier me glisse une cigarette entre les barreaux.
Je tire avidement et je tousse !
Il se marre…

Le soleil va bientôt se lever sur notre belle vallée de Bâmiyân.
“Notre vallée”, malgré tout, malgré la guerre, les morts et les horreurs.

“Taqadus ! Il est temps de prier ! L’aube…”

Je pratique les ablutions rituelles et me retire sur le tapis de prière, le seul objet qu’ils m’aient laissé.
Je pense à la sourate “Al-Falaq”, celle de l’aube naissante…

- Au nom d’Allah, le Tout miséricordieux, le Très miséricordieux.
- Dis : “Je cherche protection auprès du Seigneur de l’aube naissante,
- contre le mal des êtres qu’il a créés,
- contre le mal de l’obscurité quand elle s’approfondit,
- contre le mal de celles qui soufflent sur les noeuds,
- et contre le mal de l’envieux quand il envie.”

Je prie, intensément, comme je l’ai toujours fait, depuis l’enfance, depuis le temps où j’ai quitté Bâmiyân pour suivre mon père à Kaboul. Un homme pieux, un homme généreux et bon qui doit se retourner dans sa tombe en voyant ce dont il advient de celui en qui il avait placé toutes ses espérances.
Après la prière, je me dirige vers mon lit et y prends place, perdu en moi même, les souvenirs affluent, interrompus par la voix de voix de Syed.

“Taqadus ! Tu sais bien que tu n’as pas le droit de t’allonger sur le lit !”
“Et alors ! Vous allez me tuer pour ça ?”

Il se tait, il sait que dans quelques minutes ils viendront me chercher…
Pour me tuer justement, parce que j’étais un taliban…
Tout aurait pu être autrement…
Je me rappelle…

Je suis né à Bâmiyân, il y a de cela bien longtemps, je ne me souviens plus de mon age. Il faut dire qu’il y a eu tant de guerres…
Je suis né Hazâra et nous parlons un persan fortement teinté de mongol.

Nous sommes les gens d’ici. Notre aspect physique est celui des mongols, plus ou moins, plutôt plus que moins et nous avons une autre particularité, celle d’être chiites dans un océan de sunnites. Enfin, sauf moi, mon père et la quasi totalité de ma famille, nous appartenons à la minorité sunnite des Hazâras.
Ces particularités qui sont aussi la fierté de notre peuple sont les causes de ma mise à mort prochaine et de la persécution séculaire qui accable les nôtres.
Nous sommes depuis toujours cantonnés dans des métiers subalternes, interdits à la politique, des sous-afghans…
Quand on ne nous massacre pas comme le redoutable Khân de Kaboul, Abdur Rahmân Khân à la fin du 19ème siècle, lui qui nous hantent encore dans les contes et légendes. Non content de nous tuer, de nous piller, de vendre nos enfants comme esclaves, il donnait nos meilleurs terres aux Koshis, des patchounes…

J’ai grandi dans ce pays, dans cette vallée, ne prenant pas vraiment conscience des différences, des obstacles insurmontables, des haines forgées et du prix du sang.

J’aimais à monter sur la tête des Bouddhas, contempler notre pays de ces altitudes, le nuage de mon souffle dans l’air cristallin étant la seule preuve de l’existence de la chaleur.
J’y attendais avec bonheur l’appel du muezzin qui résonnait sur la vallée, ricochait entre les montagnes pour atteindre ma petite oreille et s’y lover pour me susurrer : “Taqadus, il est temps de rejoindre le peuple pour la prière…”

Quand je n’aidais pas aux champs, je parcourais les dédales, montais les escaliers taillés dans la pierre et admirais les fresques, les couleurs, m’imaginant les artistes, exaltés par l’importance de leur oeuvre qui souriaient comme les Hazâras savent le faire.
Je restais longuement à effleurer les murs, cherchant à capter les efforts du tailleur de pierre, le souvenir de ses coups sur le burin, l’odeur de la pierre qui éclate.
Ces hommes, ces efforts étaient les miens.
Je fondais dans le décor, j’étais Bâmiyân et fier de son histoire millénaire…

Au début des années soixante-dix, la situation politique trouble et les rumeurs de conflit poussaient mon père a quitter le Hazârajat et c’était un grand malheur pour moi et ma mère. Ma mère parce qu’elle était chiite et moi parce que j’aimais ma vallée.
Nous voici à Kaboul, l’agitation de la capitale, j’étais désoeuvré dans cette multitude et mon père, suivant les conseils d’un bon ami, m’envoyait étudier dans une madrassa au Pakistan.

Ma longue vie sera une suite de déchirures, de migrations et d’erreurs…

Au Pakistan, mon aspect physique n’était pas un problème. Il y avait là des étudiants de l’ensemble de l’Oumma. J’y rencontrais même des élèves qui venaient d’Europe, un mot magique que celui-ci. Au cours de mes études, il prendrait peu à peu la même signification que celle que nous donnions à l’Amérique : “Satan”.
J’apprenais l’arabe classique afin de lire le coran dans la langue du Prophète.
Je m’enthousiasmais pour la pensée de Deobandi et ce retour à un islam pur, celui existant au temps du Prophète, un retour aux sources, celles de jouvence.
J’étais bon élève et je grandissais, mon corps et mon âme grandissaient.
J’étais loin de donner à la sourate “An-nas”, les hommes, la signification que je lui donne aujourd’hui…

- Au nom d’Allah, le Tout miséricordieux, le Très miséricordieux.
- Dis : “Je cherche la protection auprès du Seigneur des hommes.
- Le Souverain des hommes,
- Dieu des hommes,
- contre le mal du mauvais conseiller, furtif,
- qui souffle le mal dans la poitrine des hommes,
- qu’il soit un djinn ou un être humain.”

A suivre…

Image – A historical picture of Bamiyan Budha – Hazaraboys – 26/04/2009 – Licence :

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