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05 juin, 2008

Pullout of Soviet troops from Afghanistan

A la fin des années soixante-dix, la nouvelle tombait comme une bombe. C’était la guerre, les infidèles parmi les infidèles avaient envahi le pays.
J’avais beaucoup appris au Pakistan et lorsque les appels à l’aide nous parvenaient d’Afghanistan, je partais le cœur léger, heureux de pouvoir revoir ma ville, ma vallée, heureux de combattre le mal pour la gloire de Dieu.

J’arrivais à Bâmiyân une nuit de janvier. Je respirais le bon air de nos montagnes, la neige recouvrait le paysage et mon cœur s’embrasait à la vue familière des silhouettes des Bouddhas. Je passais la nuit chez mon oncle maternel qui était ravi de voir en moi un homme, un combattant, un Moudjahiddin.

A l’aube, nous avions prié ensemble, lui le chiite, moi le sunnite. Nous avions prié pour la victoire, pour notre pays, pour notre peuple et pour la gloire de Dieu.
Son fils m’avait ensuite guidé vers les montagnes, vers nos moudjahids, les Hazâras qui n’étaient plus des sous-afghans, qui étaient des combattants et prêts à en découdre avec une des premières puissances du monde.

A eux les flammes de l’enfer, à nous le paradis des martyrs.
Nous nous battrons, avec acharnement et sans pitié.
Nous nous battrons longtemps.

Les pertes des soviétiques étaient sensibles, les nôtres minimes. Ils ne s’aventuraient plus hors des villes. Longtemps, en dehors d’opérations ponctuelles nous ne verrions pas un soldat, pas un infidèle. Nous passions beaucoup de temps à nous cacher de leur aviation et des redoutables hélicoptères de combat. Des rumeurs faisaient état de la livraison de missiles qui nous auraient permis de jeter à terre ces monstres d’acier.
Ces monstres qui larguaient d’autres monstruosités sur nos villages, des bombes maquillées en jouets pour mutiler les enfants, maquillées en objet de tous les jours pour tuer les gens.

Nous apprendrions que les services secrets pakistanais qui distribuaient la manne américaine ne donnaient ces merveilles qu’aux sunnites.

Je maudissais ces imbéciles, ces bureaucrates pour leur vue étroite. Nous mourrions invisibles comme toujours. Le destin des Hazâras n’intéresse qu’eux mêmes et le tout puissant.

Cette guerre n’en finissait pas, les hivers succédant aux automnes, qui succédaient aux étés, qui succédaient aux printemps. Le temps était aboli. Seul le sentiment de manque à la pensée d’un moudjahiddin tombé, d’un ami, d’un cousin nous rappelait qu’il était tombé il y a déjà deux hivers. La mort était notre horloge, ses roues dentées qui broyaient des corps mesuraient le temps à son image, celle de l’éternité.

Après neuf ans de combat, les russes abandonnèrent le pays à son sort. Les américains considéraient cela comme une grande victoire. Un peuple étrange que ces américains qui gagnaient des guerres sans combattre.
La guerre finie, je passais par Kaboul pour visiter mes parents, leur montrer qu’ils pouvaient être fier, que leur petit était devenu un homme, un moudjahiddin, un de ces combattants acharnés, mal vêtus, mal armés, mal nourris qui avaient chassé du pays une armée moderne, forte de plus de deux cent cinquante mille hommes. Un de ceux qui avaient saigné l’URSS là où cela lui faisait mal, son argent.
La situation empirait rapidement et mon père voulait à tout prix que je retourne au Pakistan. Son souhait était que je devienne un mollah enseignant dans ces écoles pakistanaises en attendant que je puisse rentrer au pays.

La guerre devenait civile. Les tribus et les seigneurs de la guerre s’entre-déchiraient, avides de contrôle, avides de pouvoir, oubliant pourquoi ils avaient combattu.

Le retour au Pakistan me fut pénible, la poussière de cette ville était suffocante, j’y étouffais.
Me retrouver à la madrassa me semblait être un retour en arrière injustifié. Pourtant, j’avais beaucoup perdu mon arabe et surtout je découvrais que nous étions maintenant entré dans une ère nouvelle. Celle de la guerre perpétuelle, une guerre qui ne s’arrêterait que lorsque l’Islam régnerait sur la planète toute entière.
L’Islam, la forme de gouvernement nous était égale. Nous voulions islamiser les mœurs, la justice, les êtres humains, leur apprendre à respecter la loi divine et nous étions à même de l’expliquer et de la faire respecter car nous l’avions étudié.

Nous étions devenu des talibans.

Une fois, je rencontrais un homme pour lequel mes professeurs avaient beaucoup de respect. Il parlait peu mais son regard brillait d’une intelligence hors du commun et d’une grande volonté. Il avait un bon sourire qui vous mettait en confiance. Cet homme dont j’avais longtemps oublié le nom devait nous apporter la défaite et la mort une dizaine d’années plus tard. Il s’appelait Oussama Ben Laden, il était un saoudien fortuné et exalté, un homme qui vivait le Djihâd.
J’apprenais également la déviance et la perversion des chiites. J’avais honte en pensant à ma mère.
Les chiites n’étaient pas des musulmans nous martelait-on. Ils étaient des infidèles et salissaient le coran.
Début 1994, on me demandait de prendre une décision. Je devais prouver ma sincérité envers notre cause en retournant au pays et en combattant avec mes frères les talibans. Nous allions sauver l’Afghanistan et y instaurer une société idéale qui permettrait à la lumière de l’Islam de se répandre sur le monde.
En Octobre, nous faisions irruption en Afghanistan et en quelques mois nous contrôlions la moitié sud du pays.

Comme toujours dans les méandres de l’Histoire, des afghans tuaient des afghans.

La population nous acclamait car nous apportions la paix et l’espoir, car nous combattions pour Dieu et pour que sa justice règne ici bas.
En 95 nous prenions Hérat, en 96 Kaboul et notre leader le mollah Omar, mon héros, devenait de facto le chef de l’état, le commandeur des croyants.

En 1997 nous prenions Mazar-i-Sharif mais c’était un piège terrible et trois mille de mes frères d’armes furent massacrés dans cette ville, seuls des chiites pouvaient avoir commis pareille infamie.
Nous étions fous de rage, en 1998 nous reprenions la ville et nous massacrions des dizaines de milliers de ses habitants.
Des Hazâras comme moi…
Je tuais les gens qui me ressemblaient comme des frères sans sourciller, avide de vengeance, détestant ces chiites qui avaient osé essayer de détruire notre œuvre, qui s’étaient levés pour combattre notre juste cause et avaient vilement assassiné nos combattants.

C’est en rentrant à Kaboul et en prenant ma mère dans mes bras que je réalisais l’horreur que j’avais accompli…
J’avais renié mon peuple, ma famille et assassiné mon sang.
J’étais près de devenir fou lorsque l’ordre me parvenait de partir à Bâmiyân avec mon unité.
J’étais brisé mais je partais, loin des fantômes de Mazar-i-Sharif, sans savoir que d’autres fantômes allaient bientôt jaillir de mes mains dans la vallée chérie qui m’avait vu naître.

Image – Pullout of Soviet troops from Afghanistan. – Mikhail Evstafiev – 1988 – Licence :

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