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06 juin, 2008

Taliban in Herat.

Les premiers temps à Bâmiyân j’étais perdu. Je ne rendais pas visite à ma famille et je faisais tout mon possible pour éviter le contact avec quelque Hazâra que ce soit. Ce qui je dois l’avouer était un tour de force au cœur de notre pays.
Mon chef appréciait hautement cette retenue
J’essayais de me cacher des fantômes qui me hantaient et que je combattais farouchement l’amour puissant que je ressentais pour mes gens, pour mon sang.
Je me réfugiais dans la prière et passait le plus clair de mon temps libre à la mosquée que les sunnites avaient spécialement aménagée afin de ne pas se mêler aux infidèles.

Je rencontrais là Abdul, un marocain aux yeux clairs qui était plein de compassion pour le genre humain.
Nous passions de longues heures à discuter tel ou tel passage du coran qui pouvait être à même de soulager les doutes qui nous assaillaient sur le bien-fondé de nos actes.
Abdul ne venait pas d’une madrassa pakistanaise comme moi, il venait de Londres où il avait été étudiant chez un mollah célèbre pour ses prises de position anti-occidentale et ses appels enflammés pour le Djihâd.
Il lisait en moi comme dans un livre.
Il m’aidait à faire ce travail que je me refusais d’accomplir. Il m’aidait à chasser les fantômes.
Il me citait sans cesse la sourate «Ad-douha», le jour montant.

- Au nom d’Allah, le Tout miséricordieux, le Très miséricordieux.
- Par le jour montant !
- Et par la nuit quand elle couvre tout !
- Ton Seigneur ne t’a ni abandonné, ni détesté.
- La vie dernière t’est, certes, meilleure que la vie présente.
- Ton seigneur t’accordera certes et alors tu seras satisfait.
- Ne t’a-t-il pas trouvé orphelin ? Alors il t’a accueilli !
- Ne t’a-t-il pas trouvé égaré ? Alors il t’a guidé !
- Ne t’a-t-il pas trouvé pauvre ? Alors il t’a enrichi !
- Quand à l’orphelin, donc, ne le maltraite pas.
- Quand au demandeur, ne le repousse pas.
- Et quand au bienfait de ton Seigneur, proclame-le.

Ces mots, l’amitié d’Abdul et sa compassion envers moi, envers «celui qui tue les siens» m’apportaient la paix et les fantômes se terraient maintenant au fond de moi, apeurés, affaiblis par cette force que nous donnait le coran.
Je m’étais fait orphelin et mon Seigneur m’avait recueilli.
Je m’étais égaré et il m’avait guidé.
Je m’étais appauvri et Abdul son envoyé m’avait enrichi.

Je me décidais donc devant tant d’amour de faire preuve d’amour également. Les chiites de Bâmiyân n’étaient-ils pas des orphelins, des égarés et des pauvres ? Je me tournais vers ma communauté et celle-ci m’accueillait à bras ouverts.

J’allais chez mon oncle et j’y apprenais de mauvaises nouvelles. Mon père était à l’agonie à Kaboul. Je m’effondrais en l’apprenant. Une fois encore, le chiite et le sunnite se réunissaient dans la prière pour un but commun. J’étais touché par la simplicité de l’islam pratiqué par les miens. Ils croyaient simplement, avec leur cœur et sans discours théologiques. Ils partageaient leur foi comme ils partageaient leur pain, comme on partage quelque chose de nécessaire à la survie du groupe. Je passais une soirée merveilleuse avec ces gens que je croyais vouloir renier, me berçant dans les souvenirs de l’enfance, les souvenirs de cet religion vécue avec le cœur comme la pratiquait aussi mon père.
J’allais voir mon chef qui me donnait la permission de partir quelques jours pour Kaboul et j’allais embrasser Abdul.
Il me serrait contre lui comme si nous ne devions jamais nous revoir et me soufflait à l’oreille qu’il était fier d’avoir pu m’apaiser et de pouvoir ainsi compter sur moi si nous devions combattre côte à côte.

Je ne devais jamais le revoir, on me fit savoir qu’il était mort en martyr et j’étais très heureux de le savoir au paradis, jouissant des plaisirs et des grâces.

A Kaboul l’atmosphère était sombre et tendue. La ville était un champ de ruines et les
patrouilles des talibans qui mesuraient la longueur de la barbe des hommes n’étaient plus accueillies dans la joie. Les visages étaient maussades et renfermés et seuls les enfants avaient encore un regard. Cette ville jadis si gaie et bruyante était elle même devenue un fantôme comme si en bannissant la musique nous en avions aussi banni l’essence.

Lorsque j’arrivais chez mes parents ce fut pour trouver ma mère en larme sur le corps encore chaud de mon père. Je l’étreignais longuement, retrouvant avec un plaisir inouï son odeur et sa chaleur. Ma mère s’étant retirée, je passais la nuit auprès de mon père, cherchant à me remémorer tous les bons moments que nous avions passé ensemble. Ils étaient limités à mon enfance mais avaient encore toute leur vigueur comme s’ils dataient d’hier.
Je me souvenais de sa patience pour répondre à mes questions d’enfant sur le monde et son agencement. Jamais il n’avait laissé une question sans réponse et celles-ci étaient toujours accessibles à ma compréhension. J’aimais cet homme comme il m’avait aimé, simplement.
Je lui racontais mes années au Pakistan et dans les rangs des talibans. Je baissais le ton de la voix pour évoquer Mazar-i-Sharif mais je ne cachais rien. Je craignais que mon père ne me déteste pour avoir tuer les miens, lui qui aimait tant notre peuple, lui qui était si fier d’être un Hazâra.
Il émanait une paix sereine de son corps et je croyais comprendre qu’il ne m’en voulait pas, qu’il était parti pour un monde meilleur et qu’il m’y accueillerait comme un père accueille son fils lorsque je l’y rejoindrai.

Ce fut en allant effectuer les démarches pour que nous puissions l’enterrer à Bâmiyân que j’assistais à un spectacle qui me remplissait d’horreur. Une femme était lapidée pour adultère. On l’avait enterrée jusqu’au cou et les participants lui jetaient des pierres au visage et sur la tête. Ses cris me déchiraient le cœur et malgré l’horreur de la scène, je ne pouvais m’empêcher d’y assister jusqu’au bout. J’étais écœuré de voir le plaisir qu’éprouvaient certains participants et soulagé de constater que son mari pleurait comme un enfant de devoir jeter des pierres.
Cette scène se gravait dans mon être et j’en ferai longtemps d’atroces cauchemars.
Je crois bien que de fut une de ces pierres qui avait fissuré l’enveloppe, le blindage de taliban qui m’aveuglait. Juste une fissure…
Il me faudrait bien pire encore pour me libérer de ce carcan.
J’obtenais l’autorisation de rapatrier le corps de mon père à la condition expresse qu’il soit enterré dans un cimetière exclusivement sunnite, ce qui devait être attesté par le commandant local des talibans.
Ce diktat agrandissait la fissure qui s’ouvrait en moi quand je réalisais qu’il signifiait que mon père et ma mère se devaient d’être séparés dans la mort pour l’éternité.

Image – Taliban in Herat – Bluuurgh – 15/07/2001 – Licence :

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