Hazârajat ou le pays des larmes. FIN
Le voyage était long et périlleux.
Les américains avaient un grand souci de préserver la vie de leurs guerriers et tiraient souvent sur tout ce qui bougeait.
Arrivé à Kaboul, je cherchais ma soeur et sa famille.
J’y trouvais une place pour dormir avec vue imprenable sur la rue, l’immeuble ayant perdu sa façade pendant la guerre civile.
Elle vivait là dans le plus grand dénuement avec ses six enfants. Son homme avait disparu et elle ne savait pas ce qu’il était devenu. Etait-il parti honteux de ne pouvoir subvenir aux besoins de sa famille ? Avait-il été enlevé par les américains ? Etait-il tombé dans un combat dont le seul but était celui de tuer ? Personne ne le saurait jamais…
Je lui promettais de subvenir à ses besoins lorsque j’aurai une solde et je me rendais dans un bureau d’enrôlement.
On m’y faisait savoir que j’étais trop vieux pour l’armée. Moi qui ne savait rien faire d’autre que tuer et combattre…
Je rentrais alors à Bâmiyân, désoeuvré et ne sachant que faire pour subvenir à mes besoins et à ceux de ma soeur.
Une unité américaine y était stationnée et on disait dans le pays qu’ils avaient besoin d’hommes d’expérience pour y dépister les talibans.
Je me rendais alors dans leur caserne pour y tomber nez à nez avec deux survivants des massacres de Mazar-i-Sharif qui me dénonçaient aussitôt comme agent des talibans et grand tueur d’innocents.
J’étais arrêté et découvrais les rigueurs et les subtilités des techniques d’interrogatoire.
Pendant la torture, au grand désarroi de mes bourreaux, je riais…
Je riais avec les fantômes qui se faisaient une joie de me voir payer mes crimes.
Je riais parce que j’étais mort déjà depuis longtemps.
Un bruit de serrure m’arrache à mes souvenirs.
Un coup de crosse me sort du lit.
Le soleil pointe à l’horizon.
Il est temps de quitter ce corps usé par la guerre.
“Syed, donne moi une cigarette !”
Il interroge les autres du regard et un hochement de tête me laisse parvenir une Lucky.
Syed me donne du feu et j’entends qu’il est en train de prier.
Prie-t-il pour moi ?
Nous sortons et la lumière de ce jour naissant me fait mal aux yeux.
L’air est piquant de froideur, ce bon air de nos montagnes.
Je pense à la chaleur qui s’établira sur la vallée quand le soleil sera au zénith.
Un zénith que je n’aurai jamais atteint.
Le peloton est déjà rassemblé.
On m’attache les mains dans le dos et l’officier veut me mettre un bandeau sur les yeux.
Je lui fais non de la tête.
Il s’éloigne.
Face à moi les deux cavités des Bouddhas qui semblent me regarder.
Un instant, il me semble revoir les statues et un petit point tout là haut qui contemple la vallée.
Le nuage de son souffle dans l’air cristallin étant la seule preuve de l’existence de la chaleur.
Il attend l’appel du muezzin qui ne va pas tarder à résonner dans la vallée, invitant le peuple à la prière.
Je souris…
Les orbites aveugles de la montagne reprennent leurs droits.
La montagne me regarde.
Elle me parle, elle parle plus fort que les ordres qui fusent à quelques mètres de moi…
Elle me dit :
“Taqadus n’est plus ! Les Bouddhas ne sont plus !”
J’entends encore le cliquetis des armes, le temps se fige et la montagne, ma montagne me dit :
“Le Hazârajat vivra !”
FIN



Que dire? On reste sans mot après une telle lecture…….
J’ai aimé la fin : la communion avec la montagne!
[...] Hazârajat ou le pays des larmes. FINwww.tby-liber.com/blogfr/?p=134 par wasicu il y a quelques secondes [...]
Avant de mourir, Taqadus ne fait plus qu’un avec la montagne. Il disparait mais elle reste là. Immuable et éternelle. dans un style dépouillé et d’une force poétique incroyable, ce final vient comme l’ apothéose d’une nouvelle maitrisée du début jusqu’à la fin. le destin (la fatalité ?) rattrappe Taqadus (durant son interrogatoire, il rit).
“Hazârajat ou le pays des larmes” est une nouvelle remarquable sur l’intolérance, le fanatisme, la quête de l’identité et les efforts dérisoires de l’homme a vouloir changer la ligne de sa destinée. L’essence même de la tragédie.
Ton style s’affirme, tu imposes ta marque au fer-rouge et tu dénonces, avec une colère sourde et retenue, secoue nos consciences endormies.
Merci Thierry d’être celui-là.
Amitié.
PATRICK
Superbe. Oui, il était déjà mort depuis longtemps. Tu es aussi doué, voire plus, en prose qu’en poésie. Tu vas droit à l’essentielle, c’est pas de la branlette intello complaisante. Chapeau l’artiste.
Cette nouvelle est magnifique,elle possède un véritable pouvoir évocatoire. J’ai éprouvé la sensation d’être dans d’autres lieux, avec ces paysages de montagne, une qualité de l’air presque perceptible, et pourtant la chaise de mon bureau n’est pas si haute.
J’ai un peu voyagé au Maroc, dans des campagnes presque oubliées. Les centres urbains et leur lot de tensions politico-religieuses étaient bien loin. J’ai pu goûter au contact de familles traditionnelles,cette religion du cœur où un foyer est nécessairement un havre de paix. Une vie accomplie, voilà la seule mission des hommes. Comme lorsque en rêve le père parle de l’essentiel à son épouse : partir en paix avec ce monde.
L’Afghanistan n’est plus que ruine. Il est à mes yeux important de ne pas oublier cet avant plein de couleurs, de danses et de chants inspirés. Le noir et blanc n’a pas toujours était de mise.
Le dépôt spirituel pluri-séculaire n’a pas pu sauver les Afghans, et pour cause… mais ceci est une autre histoire…je me charge dans brosser quelques traits, d’ici peu.
Gillou
@Gillou -
Merci Gillou.
Ce genre de commentaires, lorsque le lecteur évoque qu’il a été transporté ou qu’il a vu des images, sont pour moi la confirmation que ce texte est une réussite. Ecrire c’est comme mettre au monde et les parents ne sont pas toujours les mieux placés pour juger des qualités et des défauts de leur progéniture.
Amitié
Thierry
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