L’affranchi.

La voix grêle d’Aïcha me tire d’un rêve merveilleux.
Je marchais sur l’eau et j’atteignais enfin ces îles du cap-vert qui me fascinaient tant depuis mon enfance.
La voix de la petite me ramène à Tiquilit, non loin de Nouakchott. De ma case, j’entends aussi la mer, l’océan sans frontières et sans maître. Celui qui me nargue depuis ma naissance en faisant étalage de sa liberté.
Je me lève péniblement, l’humidité de la nuit ayant marqué mes vieux os.
Aïcha a disparu mais j’entends son rire d’oiseau éclairer les chemins du village. J’aime cette petite comme si elle était ma fille.
Ma toilette faite, je présente le dos à l’océan moqueur pour me tourner vers l’immensité de l’Afrique et accomplir ma prière matinale. Mon esprit survole les beautés cruelles du désert pour se diriger vers la pierre noire, ce joyau de l’humanité, cette lumière dans la nuit.
Quand je vois mes paumes, je vois celles d’un Beydane et la prière finie, quand je vois ces vieilles mains s’agiter pour préparer le déjeuner, je vois celles de l’Abiid, d’un noir lustré presque bleu.
Je me dirige vers la maison du maître pour superviser le bon déroulement de la journée de travail qui s’annonce.
Je suis important maintenant, pas comme jadis lorsque je me devais d’accomplir les plus dur travaux. Je suis le chef d’orchestre des esclaves du maître et je m’applique pour éviter les fausses notes qui pourraient ruiner l’harmonie qui se doit de régner ici.
C’est une fonction honorifique, chacun sachant ce qu’il a à faire. C’est par respect pour mon âge, pour cette vie passée à servir.
Je ne me plains pas, le maître est bon avec nous. Jamais il n’a séparé des familles ou vendu des enfants.
Quand parfois nous allons à Nouakchott et que je vois le désespoir qui règne dans la Kebba, je me dis que nous avons de la chance.
La Kebba, le dépotoir, l’anti-chambre de l’enfer où finissent les Wolofs comme moi, les “Jaams” qui sont libérés par leur maître.
Nous parlons souvent avec le maître de cette loi de 1981 qui abolit l’esclavage dans notre pays. Il m’évoque les difficultés de l’application de ce principe généreux et nous parlons de ces européens qui se mêlent des affaires de la Mauritanie sans y avoir jamais mis les pieds. Ils ne savent rien des relations complexes qui nous unissent. Ils veulent voir l’esclavage abolit mais ne se préoccupe pas du sort des Haratine , des affranchis.
Que nous crevions leur importe pourvu que nous crevions libres…
La belle Fatoumatou me fait signe. Il y a vingt ans, j’aurai couru à son appel. Il y a vingt ans, elle n’était qu’un bébé beuglant dans le boubou de sa mère…
“Bolikoro, le maître veut te parler. Il est dans son bureau.”
Je pénètre dans la pièce pour y voir un homme en uniforme de gendarme qui prend congé de mon maître. Celui-ci semble contrarié et me fait signe de prendre place sur un siège. Mon coeur se serre. Jamais je ne m’étais assis en sa présence.
- Bolikoro ! Tu as vu cet homme qui vient de partir ?
- Oui…
- C’est un de mes cousins et il est venu me prévenir qu’il y a une plainte contre moi.
- Une plainte ?
- Les gens d’El Horr ont porté plainte. Ils disent que je suis un esclavagiste.
- Pardon ?
- Tu sais bien ! Nous en avons souvent parlé…
- Oui, maître.
- Mon cousin m’a dit que je devais affranchir tous mes esclaves et qu’alors on ne pourrait rien retenir contre moi. Voilà Bolikoro, tu es libre !
Je ne comprends pas ce qu’il me dit… Libre ???
- Mais les autres ?
- Ils sont libres aussi ! Les autres peuvent rester travailler ici s’ils le désirent. Mais…
- Mais ?
- Toi, tu es trop vieux et je ne peux pas te garder avec moi.
- Mais…
- Tu dois partir Bolikoro, tu dois quitter ta case et ma maison !
- Mais ? Je ne sais pas où aller ?
- Va voir ceux d’El Horr ! Ils t’aideront peut-être…
Je suis anéanti, des larmes ruissellent sur mes joues sans que je puisse entreprendre quelque chose pour les retenir. Le maître se lève et me tapote sur l’épaule. Il chuchote maintenant.
- Bolikoro, tu m’as vu naître. Tu as été le compagnon de jeu de mon père et tu sais que nous avons toujours été bon pour vous.
- Oui, je sais…
- Tiens, prends cet argent ! Avec ça tu pourras aller à Nouakchott et tenir quelques temps. Je ne peux pas faire plus…
- Merci maître…
- Ne m’appelles plus maître, tu es El Horr maintenant !
Je quitte son bureau comme un fantôme. Je suis libre, “Le Libre” maintenant mais je ne sais pas quoi faire de cette liberté toute neuve. Je me dirige vers ma case, sa case…
Je rassemble mes maigres effets personnels et ce faisant, j’aperçois mon reflet dans le miroir. J’y vois un vieux qui pleurniche et dont j’ai pitié. Un vieux sans avenir et maintenant sans maison.
“Je ne finirai pas à la Kebba !”
Aïcha est rentrée en pleurant ce matin. Elle dit avoir trouvé le corps de Bolikoro sur la plage. Il était à moitié dans l’eau comme un rocher sur le sable. Elle dit que son corps était là mais que lui n’y était pas. Elle affirme qu’elle l’a vu marcher sur l’eau et partir vers le couchant…
FIN

La question de l’auteur :
Peut-on résoudre un problème complexe avec une solution simple ?
Glossaire :
Kebba Le dépotoir, les bidonvilles mauritaniens.
Beydanes Les maures blancs, population arabo-berbères
Haratines Affranchis, les maures noirs ou Suudan
Abiid L’esclave en arabe
Jaam L’esclave en Wolof
Bolikoro Prénom Wolof
El Horr Le libre, nom d’une association hartani (singulier d’Haratine) luttant contre l’esclavage.



[...] L’affranchi. | Le blog de Thierry Benqueywww.tby-liber.com/blogfr/?p=188 par wasicu il y a quelques secondes [...]
Une force incroyable se dégage de ce texte admirable qui dit l’essentiel. Qu’est ce que la liberté quand on en a été privée, que l’on ne l’a jamais connue ?
Et cette liberté, d’une simplicité désarmante pour nous, ce concept si familier (quoique…) peut-elle être proposée du jour au lendemain à celles et ceux qui ne l’ont jamais connue ?
Ta nouvelle épouse cette douloureuse question aux innombrables réponses et, comme tu l’écris en conclusion : “Peut-on résoudre un problème complexe avec une solution simple ?”
Je crois que oui si les “affranchis” sont accompagnés et aidés dans leur nouvelle vie.
merci pour cette nouvelle magnifique, émouvante et d’une poétique incroyable.
Amitié.
PAT
@Pat -
Merci Patrick. Effectivement c’est bien là le problème, les affranchis sont ensuite laissés à eux-memes et deviennent un sous-prolétariat, pire car la marque de l’esclavage pèse sur eux jusqu’à la mort.
Amitié
Thierry
Nouvelle très courte qui montre la cruauté de ces lois faites sans réflexion.
La liberté? C’est quoi pour qui ne l’a pas connue?Donner la liberté et rien d’autre avec?Pas d’apprentissage? Pas de soutien?
Les grands mots ne suffisent pas face à la réalité du quotidien.
Il était heureux cet affranchi, là où il avait toujours vécu: il ne connaissait rien d’autre!
Bonjour Thierry,
Cette nouvelle m’a particulièrement ému, car j’ai parcouru pendant deux ans, Mauritanie et Sénégal.
D’un réalisme troublant, ces quelques lignes m’ont replongé dans mon passé, y retrouvant l’ambiance de cette Afrique tourmentée.
Ce texte va au-delà de la simple “liberté”, puisque le résultat de cette utopie, est la clochardisation jusqu’à la mort, pour ceux qui en “bénéficient “.
Chez nous, en Occident, cette liberté ce nommerait “chômage sans indemnités”.
L’unique réponse à la question de l’auteur, demeure un budget d’accompagnement, qu’il faudrait trouver hors de ce continent trop pauvre.
Ces écrits sont porteurs d’une générosité humaine d’une rare beauté. Le texte est magnifiquement orchestré, où l’on retrouve tous les éléments composant cette richesse particulière africaine. Bravo Thierry.
Amitié.
dédé.
Les préalables à toute abolition réelle de l’esclavage et du racisme
en Mauritanie
Les préalables constituent la fondation d’une politique d’abolition. Ils sont différents des conditions nécessaires en vue de la réalisation concrète de l’abolition elle-même.
I) Reconnaître la communauté haratine dans la Constitution mauritanienne. En effet, une communauté ignorée, dans la loi suprême ( Constitution ) ne peut être prise en compte sur le plan politique. L’absence d’une prise en compte de la communauté haratine est le symbole même d’un manque de volonté politique
II) Inscrire dans la Constitution le principe de l’égalité raciale. L’esclavage maure repose sur le racisme et la supériorité d’une race ( berbère et arabe ) sur une autre ( noire ). Il faut d’abord mettre fin à cette inégalité raciale. Il convient de ne pas confondre l’égalité raciale et l’égalité des citoyens. Dans une République les citoyens sont censés avoir les mêmes droits. Or, cette égalité citoyenne est handicapée par le racisme en Mauritanie. Il convient donc de reconnaître l’égalité raciale. Puis c’est son application conséquente qui permettrait une égalité des citoyens. En effet, les citoyens sont des êtres égaux. Or, le Hartani ( esclave ) n’est pas l’égal du Maure. Celui-ci, n’est pas l’égal du Négro-mauritanien.
III) Sortir constitutionnellement ou par la loi ordinaire l’esclavage du joug de l’Islam. Aujourd’hui, la question de l’esclavage relève du droit musulman. L’Islam a reconnu
l’esclavage et l’a sacralisé. Il faut non seulement abolir l’esclavage mais aussi soustraire toutes les affaires y afférentes au droit musulman par une décision politique : qu’il
s’agisse de l’héritage, du mariage, des litiges fonciers, de la Zëkat, la Saddagha, … qui sont des moyens d’exploitation utilisés par les Maures à l’encontre des Haratine ( je renvoie à ma thèse, P. III )
IV) Interdire dans la Constitution toute détention d’esclaves par un fonctionnaire, un parlementaire ( sénateurs et députés ), hommes politiques, etc. En fait, les pratiques esclavagistes doivent être interdites à tous les serviteurs de l’Etat. Comment voulez-vous lutter contre l’esclavage quand les serviteurs de l’Etat sont eux-mêmes esclavagistes ?
C’est ainsi qu’en Mauritanie, les magistrats, les enseignants, les préfets, les gouverneurs, les journalistes, les diplomates, les ministres, les présidents de la République, les sénateurs, les députés, les maires … sont tous détenteurs d’esclaves et à ce titre, ne peuvent lutter d’une manière conséquente contre l’esclavage. Aujourd’hui, SOS-Esclaves, la CNDH et l’AFCF dénichent des esclaves dans les parties rurales du pays. Or, les ministres à Nouakchott ainsi que de nombreux fonctionnaires détiennent des esclaves sans être inquiétés. L’Etat doit exiger que ses serviteurs donnent l’exemple dans sa lutte contre l’esclavage.
V) Inscrire dans la Loi suprême la discrimination positive en faveur des esclaves. Comment imaginer que des personnes nouvellement affranchies se prennent en charge quand, durant des générations, elles ont été conditionnées, animalisées, ne sachant
qu’obéir aux ordres de leurs maîtres et vivre des restes ( el Vëldhlë ) ? Un jour, par une science infuse, elles doivent se débrouiller pour vivre, se loger, s’habiller, se soigner … Si les esclavagistes privés peuvent avoir des comportements irresponsables, l’Etat ne peut et ne doit se dérober à sa responsabilité, notamment une prise en charge des victimes de l’esclavage et leur accompagnement en vue de s’insérer dans la vie économique, sociale, juridique, …
VI) Recenser les Haratine en tant que communauté à part, différente des Négro-mauritaniens et surtout des Maures qui utilisent la composante haratine pour exercer un pouvoir politique auquel ils n’ont pas droit en réalité. En effet, si le critère du nombre est déterminant ( il l’est en démocratie, il ne l’est pas dans la féodalité), les Maures ne sont pas majoritaires en Mauritanie. Par conséquent, le pouvoir en Mauritanie est une usurpation politique. Les Haratine sont recensés comme serviteurs ( esclaves) et leurs votes restent détournés au bénéfices des Maîtres . Pour rompre avec ce système féodal et esclavagiste, il faut appliquer le principe d’égalité entre tous les êtres humains ( apports des Révolutions française « 1789 » et américaine « 1776 » à l’humanité). La négation des Haratine est une conséquence de l’esclavage ( l’esclave n’est pas une personne par statut). Peut-on vivre sous une République islamique et sous une « démocratie » alors que la société mauritanienne ( en particulier maure) est une société esclavagiste comme les anciennes sociétés grecque et romaine.
La ruse politique des Maures consiste à faire croire à l’existence d’une République et
d’une démocratie alors que le système politique mauritanien est bâti sur l’esclavage donc l’exploitation et l’exclusion. Il convient de sortir l’esclavage des traditions liées à une situation historique et économique dépassée.
Mohamed Yahya ould Ciré
Président de l’association des haratine
de Mauritanie en Europe.A.H.M.E
http://www.haratine.com
@Diko hanoune -
Respect.
Thierry Benquey
J’ai vu des images, Merci.
Devrons-nous toujours payer notre liberté ?
Qui peux répondre?
@Angot -
C’est moi qui te remercie, c’est le plus beau commentaire que l’on puisse m’offrir.
Je ne peux répondre à cette question, l’histoire elle y répond par l’affirmative, j’espère que l’avenir y répondra par la négative.
Amitié
Thierry
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