La Lafayette. (1)
Journal de bord, le 15 septembre de l’an de grâce 1795.
“En mer depuis une dizaine de jours, toutes voiles dehors, profitant de ce magnifique vent d’est qui nous porte vers le sud. La goëlette à hunier américaine s’est admirablement comportée face au vent, c’est un très bon bateau. Le moral de l’équipage est bon. Vitesse 5 noeuds constants. Je me réjouis de laisser derrière moi les troubles qui déchirent la France.”
Journal de bord, le 28 septembre de l’an de grâce 1795.
“Nous sommes si près du but et le vent nous fait défaut. Le moral de l’équipage est bas et je dois maintenir une discipline de fer. Les voiles pendent tristement et le courant nous met à mal. Je prie Dieu de nous envoyer la brise qui nous amènera à bon port.”
Le calme règne en ces heures chaudes de la journée. Plus un bruit à bord, l’équipage est réfugié sous le pont et je m’ennuie dans ma cabine…
Je repense aux événements qui me poussèrent à devenir capitaine sur la “Lafayette”. Un nom ridicule mais on ne change pas le nom d’un navire, cela porte la poisse.
“Doue ha mem bro”, Dieu et mon pays… Telle fut notre devise jusque ce jour maudit où allâmes attendre le ravitaillement promis par les anglois sur la plage du Palus. Nous y trouvâmes une forte troupe de bleus et ce fut un massacre.
Ma blessure à la tête me fait toujours souffrir et souvent, je vois de petites étincelles de couleur me danser devant les yeux.
Les bleus me laissèrent pour mort et je ne sais par quel miracle, les nôtres me sauvèrent de la fosse commune.
Je fus porté dans un monastère où je restai plus d’un an, caché, anonyme et sans gloire…
Ce fut ma “chouannerie” et elle fut brève.
Dans quelques jours nous atteindrons le port et nous pourrons faire voile vers le nouveau monde après le passage par l’île. Je n’ai jamais vu les Antilles et l’Amérique et je suis impatient d’explorer ces horizons nouveaux…
Journal de bord, le 5 Octobre de l’an de grâce 1795.
“Une brise forte et constante s’est levée, mes prières ne furent donc point vaines. Je souhaite que ce soit les Alizés qui nous porteront vers l’ouest. L’équipage se comporte bien et nous attendons le cri de “Terre” à chaque instant. La goëlette se comporte tout aussi bien au portant et j’ai hâte de pouvoir juger ses capacités à la manoeuvre lors de l’arrivée au port et puis l’accostage sur l’île.”
SOMBRE !
Moi, Goundo Mamassa, guerrier Soninké, je ne suis plus un homme. Je ne suis plus rien. J’attends, je ne sais pas ce que j’attends mais je suis enfermé avec des dizaines de compagnons d’infortune. Nous portons des chaînes, signe infamant de notre avilissement, de notre servitude. Nous souffrons de la faim, de la soif et des coups qui tombent sur nous plus dru que la goutte d’eau à la saison des pluies.
Moi, Goundo Mamassa, je pleure, je pleure intérieurement et en silence car je ne veux rien montrer à ces brutes de gardes-chiourmes.
Je me souviens de ce jour de deuil et de mort qui marquait celle de ma liberté.
Nous étions aux champs avec ma femme et les enfants lorsque des bruits étranges s’élevaient du village, des cris, des bruits de tonnerre, de la fumée et des flammes…
Je cachais ma famille dans un fourré, je me saisissais de ma sagaie et me dirigeais prudemment vers les habitations.
Je voyais alors des créatures à quatre pattes, mi-homme, mi-démon, qui portaient d’étranges bâtons d’où sortaient l’orage.
Je voyais mes amis, ma famille tomber dans des flots de sang.
Au passage d’une de ces créatures, je me faisais tout petit sur le sol, plus petit qu’une fourmi, j’avais peur, une peur viscérale de ces êtres démoniaques.
Je distinguais un groupe sur ma gauche, des hommes cette fois et ils entouraient quelques uns de nos villageois en les menaçant de leurs armes.
Je rampais dans leur direction lorsque je voyais mon fils aîné se précipiter sur un des monstres et le transpercer de sa sagaie. Un homme s’affalait sur le sol sans un cri, je pensais “ce sont donc des hommes” et je voyais plein de fierté le visage éclairé de mon fils qui hurlait un cri de victoire. Ce cri qui se figeait si horriblement dans sa gorge quand son ventre se déchirait pour laisser voir ses entrailles.
Une grande honte s’emparait de moi et je me levais pour attaquer les assaillants.
Je pleurais sur la mort de mon fils aimé et sur moi-même qui avais faibli à la vue de ces démons.
Je pleurais en levant ma sagaie et en criant la haine qui s’était levée en moi.
Un coup terrifiant sur la tête me jetait au sol et je perdais connaissance.
Quand je revenais à moi, j’étais enchaîné.
La bataille était finie et je n’entendais que les cris des assassins dans une langue que je ne comprenais pas ainsi que les pleurs des enfants et des femmes.
Ils nous faisaient nous mettre en ligne et ils installaient un morceau de bois entre deux personnes. Cette branche fourchue aux deux extrémités nous enserrait le cou et nos chaînes y étaient clouées. Je n’avais pas besoin de connaître leur langue pour savoir que notre liberté était morte ce jour là…
Moi, Goundo Mamassa, je voyais mes enfants poussés par les étrangers, les mains liées et la tête basse et je baissais la tête également. Ma fierté elle aussi est morte ce jour-là. Je cherchais leur mère du regard sans la voir et j’espérais qu’elle avait pu leur échapper.
Moi, Goundo Mamassa, j’avais échoué à sauver ma famille, à protéger ma femme et mes enfants.
Moi, Goundo Mamassa, je n’étais plus un guerrier, plus qu’une chose larmoyante et triste à en crever.
Moi, Goundo Mamassa, j’avais vu le cadavre de ma femme abandonné là sans sépulture, les yeux et la bouche s’ouvrant sur l’éternité. Pour un captif, ils laissaient pourrir deux corps…
Moi, Goundo Mamassa, j’avais vu mourir un à un mes enfants pendant la longue marche vers l’ouest. Au premier, j’avais pleuré et crié ma douleur. Au second, les cris s´étaient noyés dans ma gorge. Au troisième, mes yeux étaient restés secs et je me réjouissais à la mort du dernier car son calvaire prenait fin.
Moi, Goundo Mamassa, je ne suis plus un homme, je ne suis plus rien et j’attends…



[...] La Lafayette. (1)www.tby-liber.com/blogfr/?p=171 par wasicu il y a quelques secondes [...]
Bonjour Thierry,
Des phrases déchirantes de vérité pour dénoncer la traite des noirs.
Violence des mots pour retracer le vécu de ces hommes, perdant la liberté.
”l’homme” blanc se croyant supérieur l’a souvent été dans l’horreur.
Amitié.
dédé.
poignant, oui.
Deux points de vue pour dire l’horreur. Tu te glisses dans la peau des “blancs” et des “sombres” avec un réel bonheur.
Mélopée déchirante, la voix de Goundo Mamassa nous montre l’horreur et ta colère à travers lui, ta révolte est terriblement émouvante.
pris aux tripes et captivé, je poursuis ma lecture.
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Merci. Thierry
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