
Journal de bord, le 19 Octobre de l’an de grâce 1795.
“Le taux de mortalité de notre fret atteint des proportions alarmantes. Le maître d’équipage passe la soirée à m’expliquer les tenants et aboutissants de ce commerce nommé “triangulaire”. Notre vitesse de croisière est bonne et le moral de l’équipage au beau fixe. J’ai d’ailleurs quelques difficultés à comprendre qu’ils puissent rester de si bonne humeur après avoir jeté des cadavres de femmes et d’enfants par dessus-bord.”
La soirée avec le maître d’équipage est agréable, cet homme de tant d’expérience est irremplaçable. Il m’explique que les esclaves sont déjà en mauvais état lorsque nous les prenons en charge et que cette mortalité a du bon car nous ne conservons que les meilleurs morceaux. Je ne lui laisse pas percevoir le profond dégoût qui m’accable en entendant cette phrase. Il continue par les enfants, il est regrettable qu’ils connaissent une si grande mortalité car ils ont la plus grande valeur marchande. Il est plus facile pour leur futur maître de les plier à sa volonté que les adultes. Je lui demande s’il ne ressent pas en bon chrétien quelque compassion pour ces misérables et son regard me convainc qu’il est hasardeux de chercher à approfondir le sujet. Il hausse les épaules et mâche le tuyau de sa pipe, les yeux dans le vague. Je lui propose alors un petit verre de cognac qui le ramène à de meilleures pensées. J’apprends beaucoup avec cet homme rustre. Il me vient à l’idée de me faire une nouvelle vie dans ce monde nouveau, loin des horreurs de la France, la terreur, l’esclavage, la chouannerie et que sais-je encore…
Journal de bord, le 21 Octobre de l’an de grâce 1795.
“Ce soir, les nègres ont chanté dans la cale, je suis monté sur le pont pour en profiter. Ces chants magnifiques sont la chose la plus exotique qu’il m’ait été donné d’entendre. Je ressens l’air vibrer dans toutes ces poitrines. La profondeur et la beauté tragique de ces chants me laissent un arrière-goût amer, une sorte de pressentiment…”
Journal de bord, le 22 Octobre de l’an de grâce 1795.
“Les hommes disent qu’ils chantaient parce qu’un de leur chef est mort hier soir. Certains se sont montrés agressifs lorsque les hommes prenaient son corps. Le maître d’équipage me presse de faire un exemple pour ramener cette engeance à la raison… Le vent a cessé comme un terrible présage.”
Journal de bord, le 26 Octobre de l’an de grâce 1795.
“Cinq jours sans un souffle d’air. La mortalité augmente dans les cales. J’ai ordonné d’augmenter les rations d’eau et de nourriture pour les enfants. J’ai évoqué au maître d’équipage la possibilité de les faire monter sur le pont par petit groupe pour les libérer des miasmes. Il a refusé catégoriquement en évoquant la force de ces bêtes sauvages… Je suis descendu personnellement pour me rendre compte de la situation et celle-ci est effroyable. J’ai de nouveau croisé le regard de ce nègre que j’avais remarqué à l’embarquement. Il est bien bâti, des proportions à faire pâlir d’envie un sculpteur de l’antiquité. Son regard est profond et sauvage mais je peux y lire une tristesse insondable…”
SOMBRE !
J’ai soif, une soif atroce. Certains boivent leurs urines mais je ne peux me résoudre à une telle extrémité. Ils en tombent d’ailleurs malade pour la plupart.
Ici la maladie c’est la mort et parfois je pense que je devrai bien boire mes déjections afin de rejoindre ma famille. Un reste de fierté me l’interdit, je n’ai pas peur de mourir mais pas en buvant mon urine, pas en m’avilissant encore plus devant ces êtres blafards.
Je dors beaucoup, parfois je rêve et lorsque je rêve, le cauchemar disparaît et lorsque le cauchemar disparaît, il est très difficile de se réveiller à nouveau dans le cauchemar…
Chaque jour disparaît une mémoire, celle d’un village, d’un peuple. La richesse de notre pays disparaît avec les siens. Chaque jour nous recevons notre maigre pitance et ensuite, seulement ensuite, ils emmènent les corps, ces corps sans défense qui resteront sans sépulture. Je pense à toutes ces âmes qui doivent errer sur le monstre parce que les rituels n’ont pas été accomplis et cela me remplit d’une tristesse infinie.
Ils nous volent nos vies mais ils nous volent aussi nos morts !
Ces pensées font monter la haine au fond de moi. C’est un sentiment que j’ai rarement connu et maintenant je l’aime par-dessus tout. Il y a tant d’énergie dans cette haine. Si je perdais mes chaînes, j’en suis sûr, je pourrais briser le monstre à mains nues.
Aujourd’hui un chef est mort, un homme magnifique dans la force de l’âge et qui portait en lui les espoirs de son peuple. Une femme a commencé à chanter le deuil et des voix ont repris son chant, ici où là. Ils sont Soninké comme moi et après qu’ils aient chanté plusieurs fois, je pouvais chanter avec eux et le chant me retransformait en homme, le chant et la haine me rendaient mon identité et moi Boungo Mamassa, je renaissais dans un cloaque.
Ce matin, ils sont venus et lorsqu’ils voulaient emporter le corps, je me suis levé autant que mes chaînes me le permettaient et j’ai cherché à frapper un de ces démons. Le fouet a chanté mais j’ai ignoré le fouet. Seul un violent coup de pied à la tête pouvait me faire abandonner l’attaque. J’ai vu dans les yeux du démon le plus proche briller la peur et maintenant, la douleur que je ressens de la morsure du fouet est comme une caresse sur mon coeur, cette douleur me fortifie.
Moi, Boungo Mamassa, je suis un guerrier Soninké et je peux insuffler la peur aux forces du mal.
Moi, Boungo Mamassa, je parle à mes compagnons d’infortune, je leur parle de révolte et de fierté. Je leur fait redécouvrir des mots oubliés, dignité, guerrier, combat. Ils m’écoutent et leurs yeux brillent.
Je leur parle de manger le foie de nos ennemis et de ramener leurs organes génitaux comme trophées.
Ces mots que je prononcent me font vibrer mais je vois se baisser les têtes et les coeurs chavirer…
Je réalise enfin…
A qui et où ramener ces trophées ? Où sont nos villages aimés ? Quelle famille se réjouira de ces prises, de la destruction de l’ennemi ?
Les morts n’ont pas besoin de trophées…
J’ai revu cet homme étrange, ce démon qui m’avait souris. Il est descendu en se cachant le visage derrière une étoffe mais j’ai reconnu son regard lorsqu’il s’est posé sur moi. J’ai soutenu son regard et je me suis redressé du mieux possible. Je ne suis pas certain qu’il ait lu la haine que j’éprouve pour son peuple dans mes yeux car il m’a semblé qu’il me souriait à nouveau. Cet homme est étrange, j’ai peur de lui car je crois qu’il est déjà mort…
Image – Vue de Gorée – 1821 – New York Public Library – Licence :











Bonjour Thierry,
Ecoeurante sélection que pratiquaient les marchands « d’ébène », en ne tenant compte que des hommes les plus vaillants, comme valeur marchande, et en laissant mourir les autres.
Merveilleux texte décrivant la souffrance et la résistance à celle-ci, lorsque l’esclave découvre la peur, dans le regard du démon blanc.
Amitié.
dédé.
[...] La Lafayette. (3)www.tby-liber.com/blogfr/?p=174 par wasicu il y a quelques secondes [...]
magnifique de douleur et de désespérance. rien ne nous est épargné et j’aime le changement qui s’opère chez le capitaine. la prise de conscience et les tiraillements incessants entre son éducation et sa conscience.
et toujours ce verbe magnifique et parfaitement maîtrisé.
Amitié
PAT