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12 juillet, 2008

Le bataillon carré

NOIR !

Je me dois de contrer Janssoux… J’ai l’impression d’être à la foire aux bestiaux et qu’il me faille négocier avec le maquignon pour sauver mon honneur.

“Soit ! Nous le pendrons mais par le cou et dans la cale.”

Le regard du maître d’équipage me révèle qu’il apprécie ma décision, qu’il apprécie surtout que je ne me sois pas allongé devant lui, restant ainsi digne d’être le chef. Cet homme est une perle sur un navire et je suis probablement le seul en ces lieux à avoir lu le marquis de Sade.

J’écarte un des matelots et me penche vers mon nègre qui continue à chanter doucement.
Je lui souffle à l’oreille :

“Dans un autre temps, en d’autres lieux, nous aurions pu être amis. Tu vas mourir tout à l’heure et tu m’en vois désolé.
Je te comprends…
Moi aussi je suis mort, il y a longtemps sur la plage du Palus.
Moi aussi, je me suis battu pour ma liberté, pour rester tel que nous avions toujours été.
Moi aussi, je crois en Dieu, même si je pense parfois qu’il nous a oublié.
Toi, tu as une valeur en espèces sonnantes et trébuchantes et moi, dans le monde où je vis, je ne vaux plus rien en ces temps de guillotine.
Si tu le permets, j’emporterai un morceau de toi vers ma vie nouvelle dans le monde nouveau, un morceau de ta bravoure.”

Je l’embrasse sur le front et je le regarde dans les yeux.
Son regard est feu et flamme, un instant, j’y lis la haine et puis elle se volatilise.
Il me parle alors longuement, posément.
Je recueille les mots de ce condamné comme si c’était le Graal, comme quelque chose de sacré, quelque chose que je ne comprendrai jamais.
Il répète souvent : “Goundo Mamassa !” en se frappant la poitrine du doigt et je comprends que c’est son nom.
Je réalise alors avec stupeur que chacun de ces pauvres bougres en bas doit avoir un nom. L’émotion qui m’envahit est forte et j’ai du mal à réprimer les larmes qui me montent aux yeux.

Maître Janssoux donne l’ordre d’emmener le captif.
Je lui prends le bras et tout comme lui, me frappant la poitrine du doigt, je lui murmure : “Noël Jean de Saunay ! Noël Jean de Saunay !”
Il sourit puis grimace de douleur lorsque l’on tire sur sa chaîne.
Janssoux se tourne vers moi, m’invitant du regard.
Je me résigne à l’accompagner dans la cale…

Moi, Goundo Mamassa, je vais mourir !
Je suis fier d’avoir tué un de ces démons. La haine m’a quitté depuis que leur chef m’a parlé et il est bon de mourir sans haine.
Les blancs préparent une corde et je fais face aux miens.
Je leur crie de ne jamais oublier qui ils sont, ce qu’ils sont.
Le fouet chante sur ma chair pour me faire taire mais je crie pour qu’ils n’oublient pas Goundo Mamassa, le guerrier Soninké qui va mourir en homme.

Moi, Niouma Kanté, je ne t’oublierai jamais Gounda Mamassa et mes enfants apprendrons ton nom et tes haut-faits.
Moi, Niouma Kanté, je n’oublierai jamais qui je suis et je te remercie.

BLANC !

Journal de bord, le 05 Novembre de l’an de grâce 1795.

“Arraisonné à vingt milles nautiques de Fort-de-France par une escadre anglaise. Ils vont saisir le fret, le navire et c’est notre tour d’être enchaîné dans la cale. Auront-ils l’audace de nous mettre aux fers en compagnie des esclaves ?”

BLEU !

Journal intime, le 23 Mars de l’an de grâce 1796.

“Nous sommes poursuivis par les bleus du général Travot. Une trentaine de chouans sous les ordres de François-Athanase de Charette de la Contrie, un homme admirable et courageux. La guerre est perdue, les bleus trop nombreux. Je me suis proposé pour tendre une embuscade afin de gagner le temps nécessaire à la fuite de Charette. Deux autres fidèles se sont portés volontaires avec moi. Je suis heureux d’avoir quitté le sinistre bateau-prison sur la Tamise. J’ai déjà participé à de nombreuses escarmouches et mes compagnons apprécient la bravoure dont je fais preuve.

S’ils savaient…

Certains ont adopté mon cri de guerre : Mamassa !
J’en ris chaque soir.
Lorsqu’ils me demandent de quoi il s’agit, je leur répond que c’était un noble de ma connaissance, un marquis de Mamassa, mort héroïquement en Octobre. Chaque fois, je ne peux m’empêcher de rire et mes compagnons rient de bon coeur avec moi.
Je n’aurai pas vu le nouveau monde et c’est là mon plus grand regret.”

FIN

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Image – Le bataillon carré – Julien Le Blant (1851-1936) – 1880 – Licence :

À découvrir sur le thème de l’esclavage : « Le bois d’Ébène », disponible en pdf sur le blog « Art et littérature » de Frédéric Thomas.

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