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21 décembre, 2009

Les contrefort d'un glacier vue depuis la piste Kaldidalur, en Islande

Je m´en vais vous conter une histoire dont seul le vent et la pierre ont conservé la mémoire. Il était une fois, un rocher qui habitait sur la plus haute montagne du pays, il était le sommet de celle-ci. Il était immense et magnifique et trônait sans partage sur les monts et les vallées. On l´appelait « le rocher », ou bien « le roc » pour les intimes. Quand le temps le permettait, il pouvait voir très, très loin, jusque la ligne d´horizon.

Les rochers, le saviez-vous, ont une très bonne vue, une très bonne ouïe et pas forcément un bon caractère.

Tout semblait pour le mieux, la paix et l´harmonie régnaient sur le pays.
Pourtant… Pourtant, le rocher était insatisfait, il avait beau voir très, très loin, jusque la ligne d’horizon, il pouvait deviner des taches de couleurs au loin et ne pouvait en discerner les détails. Le roc rêvait de voyages. Il s´imaginait partant vers l´inconnu et découvrant des mondes extraordinaires, vivant les aventures les plus intenses, les plus bizarres, puis s´attristait de réaliser qu’il ne pouvait voyager. Il était « le Rocher », le sommet de la plus haute des montagnes, il caressait le ciel, surplombait les nuages, conversait avec le soleil et les étoiles. Rien ni personne ne pouvait le déranger, l´ébranler et c´était bien là son problème. Il ne pouvait voyager…

Un jour, alors que le ciel se trouvait sans nuages, l´aigle, le meilleur ami de Roc, du fait que les créatures qui osaient ou pouvaient s´aventurer à cette altitude étaient rares, se posa près de lui.

« Bonjour, l´aigle ! »
« Bonjour, Roc, un temps formidable aujourd’hui. Les thermiques sont idéales et il m´est très agréable de pouvoir venir te visiter. Burp… Oups, pardon ! » dit l´aigle en régurgitant une boulette de poils et d´os de sa dernière marmotte.
« Comment va le Roc aujourd’hui ? »
« Mmmmh, comme toujours ! » grogna-t-il.

L´aigle connaissant bien le caractère changeant de son ami, se prépara à s´envoler, pensant revenir quand le roc serait de meilleure humeur.

« Aigle, mon ami? »
« Oui, Roc ? »
« Tu es mon meilleur ami, non ? »
« Pour sûr, Roc ! »
« Est-ce que tu vois, là-bas au nord, cette tache blanche ? »

L´aigle qui possédait une vue aussi perçante que celle de Roc, se tourna vers le nord.

« Oui mon ami, je vois cette tache blanche au nord, c´est immense ! »
« Sais-tu ce que c´est ? »
« Non, mon ami, je n´ai jamais été aussi loin vers le nord…. »
« Et bien voilà, moi non plus, je ne suis jamais allé aussi loin vers le nord, du fait que je ne puis voyager et la curiosité me dévore. Il me faut savoir ce que c´est ! Pourrais-tu y aller pour moi et me raconter ?… »
L´aigle réfléchit un instant, il aurait bien aimé dire non et rester à se prélasser au soleil, échangeant des mots de rien sur la pluie et le beau temps avec le Roc, jusqu´à ce qu´une marmotte, imprudente et juteuse, se voit invitée à sa table pour le dîner. Mais il était le meilleur ami de Roc et parfaitement conscient de son incapacité à voyager.

« Oui, je vais faire cela pour toi. Sinon, à quoi servent les amis… »

Il prit son envol, tournoya quelques fois au-dessus de Roc, afin de prendre un courant ascendant bienveillant et il s´éloigna, comme volent les aigles, loin, loin, si loin qu´il devint un petit point noir dans le ciel et disparu.

Le Roc était complètement excité, s´il avait pu, il aurait sauté sur place ou bien aurait tourné en rond comme un fauve en cage.

Bien que la perception du temps des pierres soit foncièrement différente de la nôtre, en effet, une vie de pierre se compte en milliard d´années alors qu´une vie d´homme, enfin vous savez…

Pour le Roc, il semblait que tout cela durait une éternité. Il essayait de se représenter ce que son ami l´aigle pouvait voir, mais il lui manquait la fantaisie nécessaire à la création d´une bonne histoire, cette vivacité d´esprit que seul le sang chaud et un cœur palpitant peuvent avoir.

Soudain, à l´horizon apparu un petit point noir, qui grossissait et grossissait. Enfin, on put reconnaître la silhouette d´un aigle. Le Roc avait l´impression d´être sur le point d´exploser d´impatience, ce qui est un comble pour un rocher car la patience est la vertu première de la pierre. L´aigle se posa enfin sur le Roc.

« Alors ? » hurla le Roc.

L´aigle, épuisé, tentait de reprendre son souffle et fit signe au Roc de patienter un moment…

« Alors ? Aigle, mon ami, je ne peux plus attendre, il me faut savoir… »
« Hiiii… Hiiii… AAAHHHH, mon ami. Hiiii… Hiiii… C´est un monde merveilleux que cette tache blanche. C´est gigantesque … C´est un monde de glace et de neige, le vent y sculpte les formes les plus incroyables, comme des esprits qui auraient été surpris par le froid et gelés sur place.
Le soleil doit particulièrement aimer cet endroit car il ne se couche pas. Il s´allonge sur le bord du monde et contemple la création avec des yeux d´enfants, je le sais, car il est rouge comme un cœur. Sa lumière joue avec la glace et transforme celle-ci en joyaux où règnent les couleurs de l´arc-en-ciel.
Il y a des montagnes de glace, saupoudrées de neige et elles vibrent bleu comme un ciel de crépuscule.
Là où l´eau est libre, on peut voir nager des bêtes énormes et étranges qui soufflent des fontaines et qui murmurent un chant triste et mélodieux. Il y a des animaux merveilleux, des ours que l´on distingue à peine sur la neige, des lapins, des renards, des chouettes et tous sont blancs, et tous participent à cette impression de pureté que j ´ai ressenti. J´ai aperçu des loups, ils sont beaucoup plus grand que ceux de nos montagnes.
D´autres encore vivent entre la glace et l´eau, ils creusent des trous pour pouvoir plonger dans la mer qui doit être terriblement froide. Ils restent très longtemps sous la banquise et viennent respirer de temps à autre à la surface. C´est tout bonnement à hurler de rire lorsqu´ils se déplacent sur la glace, ils ne marchent pas, c´est plutôt un mélange de ramper et de sauter.
Leurs petits sont blancs, revêtus d´une fourrure qui invite à la caresse, quand leurs yeux invitent à la tendresse.
Dans la partie sombre du ciel sont étendues des draperies veloutées qui luisent de merveilleuses couleurs dans l´obscurité, elles frémissent comme caressées par un vent divin, puis disparaissent pour revenir parées de teintes encore plus fantastiques. C´est comme un jeu cosmique, c´est une invitation à la vie et à l´amour. Ce monde est beauté… »

« AAAAHHH, mon ami l´aigle, c´est tout bonnement merveilleux ce que tu me racontes là, quel dommage que je ne puisse voyager…. »
« Oui, c´est dommage, mais tu as d´autres qualités, la longévité par exemple. Tu pourras raconter mon voyage aux enfants, des enfants, des enfants, des enfants, des enfants, de mes enfants, comme si c´était hier, alors que moi, je serais depuis longtemps poussière. »
« Tu as raison, aigle, c´est gravé dans la pierre ! »

Et nos deux amis de rire aux éclats, le cœur chaud des souvenirs de ce beau voyage.

Image – Les contrefort d’un glacier vue depuis la piste Kaldidalur, en Islande. – Armelle Dréo – 07/2004 – Licence :

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