Les flammes…

Il y a trente ans, j’étais un fils des lumières.
Cultivé, j’étais empli, repu des humanistes, saturé de Kant, Voltaire, Paul Henri Dietrich et Rousseau. Je portais en moi les espoirs de l’humanité toute entière et ses aspirations légitimes à un monde meilleur.
Pourtant…
J’étais loin de me douter lorsqu’on frappait à ma porte, un matin de l’année 1775, que j’allais participer à un acte d’obscurantisme effroyable…
On m’avait demandé, quoiqu’ordonné serait plus adapté, de servir de clerc dans un procès.
J’acceptais de servir la bonne ville de Kempten en Allgäu, dans ma Bavière natale.
J’apprenais en entrant dans la salle qu’il s’agissait d’un procès en sorcellerie et que nous aurions à juger une certaine Anna Schwegelin.
Le mot sorcellerie faisait naître en moi deux sentiments contradictoires. Un sentiment de répulsion qui venait du plus profond de mon éducation catholique et un sentiment de ridicule qui provenait lui de mon instruction philosophique.
Je n’avais guère le temps d’en rire ou d’en pleurer que l’on faisait déjà pénétrer la prévenue dans la salle d’audience.
Anna était d’une beauté confondante, ses longs cheveux roux encadraient un visage aux lignes parfaites et contrastaient avec la blancheur admirable de sa peau. Ses taches de rousseur me faisaient fondre délicatement sur place et je me perdais en ses lacs d’un bleu profond qui lui permettaient de saisir les lumières de ce monde. Sa bouche, d’un rouge délicieux, ne pouvait pas avoir été souillée par des mots orduriers ou des maléfices. Je tombais sur le champ amoureux d’elle.
La sévérité des propos du juriste venu tout exprès de München terrorisait Anna et je sentais monter en moi un besoin intense de la protéger.
Son visage magnifique ne pouvait blanchir, mais j’y lisais maintenant la peur.
J’étais dans un état déplorable, amoureux que j’étais et pourtant conscient des devoirs inhérents à ma charge…
Anna ne voulait pas avouer ses actes de sorcellerie et renier la “Nova secta”.
Le tribunal décida de la faire passer à la question.
Je prenais la parole en évoquant la “Cautio Criminalis”de Friedrich Spee von Langenfeld qui en 1631, traitait du problème de la torture dans les affaires de sorcellerie et de la facilité avec laquelle on pouvait faire avouer n’importe quoi aux victimes de cette barbarie.
Les juristes me rétorquaient que Spee von Langenfeld n’avait pas de compétences en matière juridique. Ils évoquaient la “Constitutio Criminalis Carolina” de l’empereur Karl V de 1532 pour justifier leur décision et me rappelèrent que mon rôle de clerc ne me permettait pas de m’immiscer dans le déroulement de la procédure.
J’étais là pour écrire et non pour dire…
Je quittais le tribunal complètement bouleversé et je passais une grande partie de la nuit à pleurer en imaginant le bourreau martyrisant mon Anna et ses chairs délicates, avides de caresses et de douceur.
Au matin, de retour dans la salle d’audience, j’étais dévasté.
Les regards hautains et dédaigneux des pairs de notre cité passaient sur moi comme le vent sur la pierre, apportant le froid mais n’ayant aucun pouvoir.
Je les observais ces gentilshommes, brillant des graisses de leur dernier repas, reposé de leur longue nuit de sommeil, la conscience avachie par la certitude du “bien faire”, se réjouissant peut-être de leur pouvoir sur la vie et la mort de cet être fragile.
J’aurais voulu vomir aussi je me concentrais sur ma tâche.
Anna pénétrait dans la pièce, portée par deux hommes d’arme. Je ne voulais imaginer ce qu’elle avait enduré et ne regardais pas ses pieds que j’imaginais fin et doux avant que les ordures ne les broient.
Je n’osais pas la voir mais je ne pouvais m’empêcher de glisser un regard en sa direction. Je ne la reconnaissais plus, son visage fin et doux était l’expression même de la terreur et de la douleur.
Mon coeur mourait ce jour là.
Les aveux obtenus étaient confondants et le tribunal la condamnait au bûcher.
Ces mots, ces quelques mots qui décidaient du destin d’un être fragile laissaient Anna partir d’un grand rire de dédain. Je la regardais alors et je voyais ses yeux qui cherchaient de l’aide dans les miens. Mon impuissance me forçait à détourner le regard mais cette vision se gravait au plus profond de mon âme et me poursuivrait pour le restant de mes jours.
Le rire d’Anna avait fait disparaître les sourires graisseux et satisfaits des visages des notables. On pouvait y lire la peur mais on pouvait aussi y lire la certitude du travail de justice accompli. Seule une sorcière véritable pouvait rire de la sorte à l’annonce de sa destruction.
Je passais une nuit affreuse, je ne pouvais fermer l’oeil. Je pleurais toutes les eaux de mon corps. Au matin du 4 avril 1775, je revêtais un lourd manteau de lin, doté d’une grande capuche qui pouvait masquer aux regards indiscrets la mine déconfite que je portais.
En me rendant sur la place, je remarquais avec étonnement que les membres du tribunal avaient tous revêtu de semblables pièces vestimentaires. Aussi, c’était comme un troupeau d’inquisiteurs anonymes qui se dirigeait vers le lieu de l’execution.
Anna était là, tremblante et embrassait la croix que le prêtre lui tendait.
Le bourreau et ses assistants la ligotaient au pieu qui s’élevait comme un symbole phallique grotesque et odieux vers le ciel. Le symbole de la domination totale de l’homme sur la féminité.
Ses assistants descendaient et allumaient le brasier pendant que le bourreau garrottait Anna. Un parent influent avait payé pour lui épargner une mort par les flammes.
Je pleurais sans retenue, caché par la capuche. Je voyais son corps se déformer, son admirable corps tomber en lambeaux, se noircir et disparaître. Je pleurais sur elle et sur moi même, sur mon impuissance et celle de la pensée des lumières. L’homme est une bête, pire qu’une bête en pensant à ce cher Rousseau.
Je nous voyais dans les flammèches, nous les bourreaux, vêtus de nos lourds manteaux, nos capuches recouvrant nos petitesses, nos tristesses ou notre plaisir. Cette vision des flammes me poursuit toutes les nuits. Toutes les nuits je revois cette scène atroce et je pleure Anna, mon amour pour toujours.
Je partais pour Berlin le lendemain pour ne plus jamais revenir.
C’est à Berlin que j’apprenais quelques années plus tard qu’Anna avait été la dernière personne brûlée pour sorcellerie en Allemagne.
C’est à Berlin que je fuyais les discussions passionnées sur l’exécution d’une autre Anna, Anna Göldi décapitée pour sorcellerie en Suisse, dans le canton Glarus en 1782. La dernière exécution légale d’Europe disait on…
C’est à Berlin que je m’enthousiasmais pour la révolution américaine et la révolution française. Croyant que les lumières allaient se répandre sur la planète entière.
Et puis la terreur et ce Monsieur Napoléon qui me ramènent à la réalité et à la tristesse de notre humanité…
Eolie est une artiste peintre qui vit en Bretagne. Vous pouvez découvrir ses oeuvres en cliquant sur le nom de l’artiste. Vous verrez sur son site des photographies, des poèmes et ses toiles. J’aime particulièrement la lumière et les femmes de ses toiles bleues. Lumière et femmes que l’ont retrouve dans mon texte.
———
Notes de l’auteur.
Cette nouvelle inspirée par la toile de mon amie Eolie, est basée sur des faits historiques. Anna Schwegelin et Anna Göldi ont toutes deux été les victimes de cette horreur surréaliste que fut la chasse aux sorcières. Cette tragédie qu’on impute bien souvent à la folie meurtrière des inquisiteurs de l’église catholique s’est étalée de 1409 à 1782, coûtant la vie à plus de 50 000 personnes, des femmes en majorité. Ce chiffre de 50 000 est une hypothèse basse, les hypothèses hautes évoquant des centaines de milliers de victimes. Lorsque je dis qu’on impute ces crimes à l’inquisition catholique c’est que les chiffres révèlent qu’on brûlait plus dans les pays protestants. Mes sources sont Wikipédia et un article dans le National Geographic Deutschland dans lequel on peut comparer les deux morts irlandais et les 1 500 britanniques, les 7 morts portugais, les 300 espagnols, les 4 000 français, les 1 000 italiens aux 25 000 allemands et aux 4 000 suisses. Seule la Pologne fait exception à la règle avec ses 10 000 victimes.
Les premières victimes étaient en majorité des hommes et ce jusque la parution du livre paru en 1487: “Malleus maleficarum” d’Heinrich Kramer, né en Alsace, moine franciscain et misogyne… (un peu d’humour pour ce sujet grave. Kramer, notre cramer français ?).
Les recherches actuelles démontrent que l’on brûlait volontiers pour s’accaparer des biens, pour calmer la populace ou pour refroidir les exaltations religieuses de certains. Bref, que cela pouvait se révéler bien utile. Le cynisme n’appartient pas exclusivement à notre temps.



Souvent ce sont les plus faibles qui expient pour les peurs des grands…ou leur intérêt!
Dans ma région aussi il y eut l’époque de la chasse aux sorcières
La chasse reviendrait-elle sous une autre forme?
Je vois ce à quoi j’ai échappé en pratiquant moi même la cartomancie (sourire)…mais ici et maintenant…et puis je n’ai pas de terres, ni de biens pour mériter le bûcher !
Joli texte Thierry, merci
C’est une histoire bouleversante et mes mains tremblent. Pas de peur mais d’envie. De te redonner matière à écrire encore… Merci.
Sans parler de Jeanne la pucelle, dont les derniers mots, selon Desproges, auraient été: “Froid moi? Avec Thermodactyl Damar, jamais.”
L’Eglise a beaucoup de morts sur la consicence, et beaucoup de lobotomisés partiels aussi. Bonne journée à toi, homme de talent.
@Edouard -
Oui, l’église et ses tares. Quand mon fils est mort, je voulais le faire enterrer religieusement pour le village, l’église a refusé sous pretexte qu’il n’était pas baptisé. Un vieux nazi du coin, responsable d’horreurs inimaginables mais baptisé aurait été accepté lui… La foi et la spiritualité sont de bonnes choses à mon avis, l’église non !
Amitié
Thierry
Bonjour Thierry,
Je suis révolté par ces atrocités commises à la fin du XIII ème siècles.
L’église, prêcheuse de belles paroles a souvent été indigne dans son comportement.
“L’homme dit intelligeant” possède toujours une conduite abjecte qu’il continue de pratiquer. Les génocides sont encore d’actualité, devant une totale indifférence générale.
Merci pour ce texte déchirant.
Amitié.
dédé.
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Merci. Thierry
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