Je m’appelle Erche Namu, ce qui signifie “Trésor princesse”.
Tout le monde m’appelle Namu, “la princesse”.
Les chinois me nomme Mee, “Belle”, ce qui me fait toujours rougir…
J’ai douze ans ; et dans quelques minutes, je vais m’élancer sur le tapis de gymnastique pour sublimer mon être.
Je serai papillon, libellule, serpent, bouquetin, tigre, singe…
Je ne serai plus, je vais me sublimer…
Pour me concentrer, je pense au pays qui m’a vu naître, à ce peuple magnifique auquel j’appartiens.
Les Mosuos pour les chinois, ce qui signifie “Les cow-boys” et qui fait référence à nos chapeaux et aux petits chevaux qui nous servent de montures.
Nous sommes les Naxis et nous sommes les filles du pays et des dieux.
Nous sommes une curiosité de part le monde, nous vivons dans une société matriarcale et nos hommes sont les hommes-jouets. Ils appartiennent à leur mère et nous tolérons leurs visites nocturnes dans nos maisons, pour le plaisir, pour les enfants.
Cet hiver, je fêterais mes treize ans et je deviendrais un membre du clan à part entière. Je me réjouis de revoir le lac Shinami, le lac-mère et la montagne Gun mu, la montagne mère.
Cela fait si longtemps que je suis séparée de mon monde véritable, que je travaille jusqu’à épuisement pour porter les espoirs de la Chine pendant ces jeux olympiques. Je travaille dur et je suis bonne, très bonne…
Je pense à la sérénité de nos villages sur les pentes de nos montagnes dans le Yunnan. Je pense à la chaleur de nos maisons, à la chaleur de nos mères et à la paix qui règne parmi nous. Mon coeur se fait léger à ces évocations et mes muscles se détendent.
Je sens l’odeur du foyer, de la nourriture…
“Mee ! C’est bientôt à toi !”
“Mee !”
Je reviens peu à peu à la réalité, aux cris, aux applaudissements, aux rugissements de la foule. Je préfère ne pas penser aux centaines de millions de personnes, de toutes les couleurs, de tous les pays qui vont me regarder évoluer.
L’atmosphère est électrique, je puise dans cette énergie et commence à m’échauffer.
Le regard sévère de mon professeur m’indique ce qu’elle attend de moi: une médaille d’or.
Je n’ai pas prêté attention aux performances des autres et ma maîtresse n’aime pas cela. Elle sait pourtant que cela m’est nécessaire pour me donner à cent pour cent. Je n’aime pas son regard sévère, mais j’aime son sourire quand elle croit que je ne la vois pas et qu’elle apprécie mes figures.
Je suis fière de participer à cet événement pour mon pays, de porter sur mes épaules les espoirs des multitudes…
Je me concentre sur l’enchaînement, la suite de ses figures parfaites qui donneront à mon pays la gloire tant convoitée.
Je suis décontractée et mon esprit est comme une eau de nos montagnes, limpide et vive.
Bizarrement, je ne me souviens pas de mes résultats pour la poutre, il y a là comme un vide, un trou noir qui m’angoisse. Je chasse ces pensées en visualisant le visage de ma grand-mère, la mère-tigre de notre clan.
“Mee ! C’est à toi !”
Je m’approche du tapis, les premières notes de ma musique d’accompagnement résonnent, le silence se fait et je perçois quelques flashes flatteurs.
Je m’élance…
Je vole, je suis grâce et légèreté…
Les saltos, les vrilles, les flip-flaps s’enchaînent avec les pas de danses, un mélange exquis et sophistiqué.
Je me sublime…
Je suis mes figures, Namu est loin…
Les secondes se métamorphosent en particules d’éternité, je suis une poussière de soleil, je brille et brûle la rétine de mes admirateurs.
Je n’entends pas la foule mais je vibre avec elle à l’unisson. Nous sommes un, le spectateur, le spectacle et la gymnaste.
Mon coeur est prêt à exploser de joie, je me sublime…
“Docteur ! Docteur !”
“Oui ?”
“La petite Namu qu’on nous a amené hier, venez voir !”
Le docteur laisse ses papiers voler sur le bureau, il se précipite vers la chambre de Namu.
Les appareils sont devenus fous, l’électro-encéphalogramme montre une activité cérébrale intense, l’électro-cardiogramme s’agite comme s’il mesurait un athlète pendant sa performance et le plus beau, c’est le sourire qui illumine ce visage d’enfant.
“Prévenez la famille !”
“Je ne sais pas Docteur ? Je n’ai rien concernant la famille…”
“Alors prévenez son école, son professeur, que sais-je…”
“Bien Docteur !”
Le médecin retourne à son bureau, il repense à ces images dramatiques, cet enfant magnifique, cette presque fleur qui chute de la poutre et l’angle affreux de son cou lorsqu’elle arrive au sol. Il ne lui donnait aucune chance et pourtant…
FIN
Laissez les jeux aux athlètes !







11 réponses ↓
1 samantha // 03 avril, 2008 à 18:18
très touchée par cette “gymanastique d’esprit” de notre Thierry, très inspiré et pour cause…ces faiseurs de “machine” qui assassinent !!!
merci mon ami (sourire)
Sam
2 lubesac // 03 avril, 2008 à 20:46
C’était trop beau cette envolée sublime!
Tu nous fait retomber de très haut.
Le terrible , c’est que çà peut être vrai!
Très réussie cette histoire!
3 elfesaphir // 04 avril, 2008 à 3:29
magnifiquement écrit mais si triste
Amicalement
Elfesaphir
4 Guyot Olga // 04 avril, 2008 à 8:07
C’est terrible et émouvant à la fois, la chute et quelle chute, pathétique, la course aux étoiles en vaut-elle le prix ?? et après cette solitude, pauvre petite fille qui va se réveiller, mais que lui restera-t-il de vie???
Très beau et triste à la fois Thierry, merci
5 tô // 05 avril, 2008 à 21:03
bé, je crois que mon cou s’est brisé en même tant que le sien, quel justesse d’humanité dans cette histoire, pleine de poésie, de magie envolée de vie et de cruauté ordinaire, t’as un regard bien profond Thierry, merci pour cette fleur parfumée de rêve.
6 guardiola // 07 avril, 2008 à 16:28
Je n’ai pas lu l’autre mais je trouve quand même celui-là bien meilleur, docteur!
7 lita.s // 07 avril, 2008 à 22:14
terrible, monzami… si beau, si léger…
et la chute !! profonde.
8 Patrick // 15 avril, 2008 à 10:43
Quelle force d’évocation, que de connaissances et que d’émotion.
Et le final est étourdissant et bouleversant.
9 Anne-Laure // 08 juin, 2008 à 9:53
J’ai été particulièrement touchée par cette nouvelle . Après l’avoir lue, je me suis rendue compte que j’avais retenu mon souffle durant une bonne partie de ma lecture.
Forte de cette expérience, je vais m’empresser de mettre un lien chez moi vers votre blog.
Merci encore
10 Véronique Grausseau // 29 juin, 2008 à 10:09
OooooOupS ! cela se termine mal, quel dommage, elle était si belle, si bien lancée…Parfois c’est vrai, on se demande jusqu’où ils vont aller, tous ces athlètes, ce qui les pousse à risquer leur vie, parfois ? C’est un autre monde, celui de la compétition, j’avoue ne pas y porter beaucoup d’intérêt, mais là, tu passes par la beauté et l’amour, alors on ne peut pas y résister !
11 dédé // 19 août, 2008 à 6:07
Bonjour Thierry,
Ce texte magnifique porte cette poésie avec une justesse étincelante de lumière, pour cette athlète chinoise.
Je suis resté accroché à ces mots chargés de beauté et de sensibilité, avec une grande émotion.
Puis, la chute de cette jeune étoile qui ne brillera pas sur le tapis olympique, nous rappelle la formation inhumaine de ces petits athlètes, qui est malheureusement d’usage dans ce grand pays.
Cette nouvelle est une merveille.
Merci, cher ami.
dédé.
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