Random image
02 février, 2010

cuirrassier

Elle apprit, pendant le repas, la grossesse de Sabine, commentaire : “Est-ce bien utile ? En V.O. Muß es sein ?” ainsi que le projet d’acquisition du moulin, qui curieusement, ne donna naissance à aucune remarque.
Eva-Maria, tel était son nom, voulait payer un domicile à sa fille et à ses petits-enfants depuis quelques temps déjà. Elle imaginait certainement une maisonnette parmi un océan de constructions semblables, dotée d’un garage, d’un jardinet à l’herbe coiffée et bien rangée, sans oublier les nains de jardin que Thierry haïssait cordialement, aussi prêta-t-elle une oreille attentive.
Elle s’enquit du prix qui entre-temps était passé à 90 000 Marks et qui lui paraissait raisonnable.
Ils l’informèrent qu’un de leurs amis acceptait de leur prêter la somme mais désirait avoir quelques garanties et qu’ils avaient tout naturellement pensé la maman de Sabine.
Elle déclara vouloir rencontrer ce jeune homme et voir l’objet de tous les désirs. Pour le mariage, ils évoquèrent le mois de septembre et la France, elle n’eut point d’objections.
Ils se quittèrent, sur un nuage pour les amoureux, dans son appartement pour la dame et s’en retournèrent dans la bonne ville d’Halle an der Saale.

- J’aime ce passage, il y a de l’humour.
- L’homme étrange n’en manquait pas, Sabine non plus.
- Oui, avec le Winter…
- Elle a conservé son côté punk.
- Punk ? En RDA ?
- Oui, enfin Berlin c’était un peu spécial dans la RDA, ils avaient souvent des bananes et des oranges.
- J’ai du mal a imaginer comment cela pouvait être…
- Moi aussi, enfin presque…

La femme lavait la vaisselle lorsqu’il entra dans la cuisine.
Elle lui sourit, sourire qui disparut presque aussitôt lorsqu’elle constata son humeur.
Il gueulait, faisant de grands gestes et les cent pas dans la pièce.
Elle n’avait plus peur, la colère qui l’avait envahi face aux prétentions de cet idiot la submergeait.
Il s’agita encore plus devant cette assurance toute neuve.
Il puait l’alcool, il beuglait maintenant, lui reprochant d’avoir parlé avec ce gars au village.
Elle était belle dans sa colère, elle rayonnait.
Elle lui lança un verre au visage mais il esquiva.
Il mit la main sur la poignée de son sabre.
Elle rit, un rire nerveux mêlé à la peur…
Il était furieux et leva la main.
Elle lui cracha au visage et lui hurla : “Lui au moins il est d’ici. Il restera lui quand ton Empereur repartira. Je ne t’appartiens pas ! Si tu crois que j’ai couché avec toi pour ton charme. Ahahahah, je t’ai pris pour ton uniforme et les droits qu’ils te donnent ! Je vous hais, toi et tes français !”
Le cuirassier ne dit mot, il saisit un de ses deux pistolets et fit feu.
Elle s’effondra touchée à mort.
Il partit sans un regard.
Le bois s’imbibait de son sang, la pierre s’imbibait de leur colère…

- Alors là, je comprends plus rien.
- Ce n’est pas facile, j’en conviens.
- D’où sort-il avec son sabre et son Empereur ?
- C’est un soldat de Napoléon, Iéna n’est pas loin, Halle se trouve à trente kilomètres, cette ville emportée à la volée par Bernadotte en 1806.
- Et ils sont au moulin ?
- Oui, dans la cuisine, au même moment que Sabine et Thierry.
- D’où tiens-tu cette histoire ?
- Des chroniques paroissiales.
- Comme pour les gitans ?
- Non, pour eux, elles ne sont pas accessibles. C’est trop récent.
- Mais…
- Chuuuutt ! Laisse-toi porter par le temps, ne l’imagine pas comme un fleuve mais comme un océan, laisse agir le soleil et la lune, laisse l’eau aller et venir.

Vint le mois de juin, le soleil inondait la place et il faisait bon être au moulin. Ils étaient maintenant propriétaires et venaient de s’endetter d’une fortune à la banque, 230 000 Marks qui serviraient surtout pour le gros oeuvre. Thierry avait décidé de faire la plupart des travaux lui-même mais il préférait que la toiture, la plomberie et l’électricité soient effectuées par des entreprises, histoire de garantie pensait-il.
Ce fut le temps de l’Entkernung, le dénoyautage comme ils disent. Il s’agit de tout enlever pour ne laisser que les murs et les pièces de charpente qui peuvent encore tenir le coup.
Winter leur confirma qu’elle était en bon état, seule la couverture de la maison posait problème, il s’agissait de ces plaques ondulées en béton et amiante. On les avait peint en rouge fut un temps.
Ce travail d’Entkernung fut une révélation pour Thierry, il put ainsi comparer la tenue des différents matériaux avec le temps et constater que la terre, la glaise, était quasiment indestructible, seuls les endroits où celle-ci avait été en contact avec de l’eau avaient souffert.
Il prit la décision de tout descendre, ne sachant pas ce qu’on y avait ajouté au fil du temps, des peintures made in GDR ou autres plaisirs toxiques. Seuls les murs porteurs et la charpente échapperaient à sa rage de bâtir.

Le ventre de Sabine s’arrondit, il lui arriva de danser nue dans le jardin, libres qu’ils furent, libres.

Lire la suite…

Image -Cuirrassier 1809 – Bellange (1800-1866) – 1843 – Licence :

12 Commentaires

Laisser un commentaire

Nom Requis :

Email Requis :

Website

Commentaire Requis :

Notez : Les commentaires sont modérés. Il n'est donc pas nécessaire de renvoyer votre commentaire.

CommentLuv Enabled
Powered by Wordpress, Theme The Garamond by Fearless Flyer Design, modifié Tby et le thème, © 2007-2010 Thierry Benquey, vers le haut ?