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09 février, 2010

La peugeot 505

Lors de l’une des nombreuses visites de Klaus Winter, ils lui demandèrent quelles avaient été ses impressions lorsqu’il avait effectué son inspection solitaire. Il les regarda, prenant cette expression connue maintenant, qu’ils savaient être celle de la tristesse, prit une profonde inspiration et leur dit qu’il s’était senti très mal à l’aise, près de l’escalier en colimaçon ainsi que dans la cave obscure, qu’il n’aimait pas ces endroits mais qu’il y avait peut-être des sources là-dessous, lesquelles, c’était notoire, pouvait provoquer ce genre de mal-être.
Ils lui rapportèrent ce qu’ils avaient ressenti, il hocha la tête puis sans même s’en rendre compte, sans clore le débat, ils passèrent au thème chantier qui était plus réjouissant.
Celui-ci avançait bien.

Les poignées d’amour de Thierry disparurent et il ne les regretta point. Il considérait cette dynamique comme un genre de vase communicant, Sabine retrouvant les rondeurs qu’il perdait au travail.

Il rentrait le soir tard, blanc de chaux ou noir de crasse de la tête aux pieds, épuisé, rompu mais heureux. Il avait trouvé un sens à sa vie, avec sa femme, cet enfant à venir et cette maison qui allait bientôt grandir.

Un jour d’été, lorsque Thierry arriva sur le chantier, il constata que le cadenas fermant la lourde grille de fer qui protégeait ses outils dans un bâtiment annexe, avait été brisé, que son outillage avait disparu et que la porte Blanche-neige était grande ouverte.
Il vit que l’on avait enlevé quelques briques du sol, peut-être sur un mètre carré, au rez-de-chassée du moulin et qu’on y avait creusé, pas bien profond d’ailleurs.
Continuant son inspection, il découvrit que l’on avait percé le mur se trouvant sous l’escalier de grés et que l’on en avait retiré de la terre. Il se munit de sa lampe frontale et inspecta les dégâts. Il constata que cet espace avait été rempli de terre et de débris avant
d’avoir été muré. Il n’y accorda pas plus d’importance, se demandant seulement ce que l’on avait bien pu y chercher.

Il rentra désoeuvré et en parla autour de lui. Tous lui évoquèrent le trésor, un trésor de meunier qui devait avoir été caché, enterré, voire emmuré dans tous les moulins du pays, tel que le voulait la légende.

Intrigués par l’épisode du vandalisme, ils commencèrent à faire une petite enquête au village. Qu’est-ce que ces gens avaient bien pu chercher et surtout qui étaient-ils ?

Ils n’apprirent rien sur ce sujet mais récoltèrent de précieuses informations quant aux inondations qui avaient déjà eu lieu au moulin, la Schlenze était célèbre dans la région pour avoir déjà fait disparaître deux moulins tout aussi massifs que l’Obermühle, il y en eu jusqu’à treize dans les temps de gloire, et que les villageois étaient déjà intervenus par deux fois, dans les années soixante-dix, pour limiter les dégâts alors que l’eau avait atteint un mètre cinquante dans la cour.
Il leur fut raconté qu’une fonte des neiges trop rapide ou un gros orage d’été pouvaient en être la cause.

Pour la première fois, ils entendirent le mot Fluch, la malédiction, prononcé à la va-vite, juste souligné par un regard interrogateur presque imperceptible, juste pour voir si.
Ce mot dont la sonorité évoquait si bien le poids qu’il pouvait contenir, on le prononce “flour”, le ch raclant comme le r de pRéfecture ou le fameux “ach” allemand, le son que pourrait faire un rocher de dix tonnes tombant du ciel exactement sur votre tête. Ce mot qui aurait fait trembler de terreur n’importe quel paysan, fut ignoré par nos deux citadins qui en avait des notions plus ou moins romanesques.

Après une vérification auprès des services concernés, il apprirent que cette zone n’était plus considérée comme inondable depuis 1995.

On leur évoqua aussi un certain Schülke, le patron du moulin pendant la guerre, qui s’il était bien meunier de son état, ne pouvait plus travailler car il avait perdu tous les doigts d’une main dans un accident et qu’à cette époque, une deuxième famille se trouvait en-bas. Ceux-ci partirent pour la Suisse alors que la région était encore sous contrôle américain, le père y serait devenu fou.
Pour la petite histoire, on leur conta que Schülke avait perdu les doigts dans la mécanique d’un moulin à vent qui se trouvait autrefois juste au-dessus de l’Obermühle et qu’il l’aurait détruit par les flammes dans sa rage et sa douleur. Ceci s’avéra faux, le moulin en question ayant été abattu par une tempête pendant la première guerre mondiale.
Ce n’était d’ailleurs pas la seule histoire, charme ancien des villages, qui couraient sur son compte, quelqu’un leur raconta qu’il avait été arrêté par les russes et déporté pour toujours après la guerre. D’autres encore disaient qu’il était mort dans son lit et reposait au cimetière. Tous s’accordaient pour convenir que de son temps, die Obermühle avait atteint son apogée et que depuis, elle connaissait un lent mais inexorable naufrage.

Schülke prit ainsi, peu à peu, insidieusement, place dans leur vie. Dans le chaos des immondices laissés au moulin, ils découvrirent un pochoir en tôle où était découpés les mots suivants :

Schülke
Obermühle
Polleben

Il avait dû servir à marquer les sacs de farine et ils le conservèrent précieusement, se moquant du patronyme mais désirant bien utiliser le reste. Ce que Thierry s’empressa de faire avec un spray de peinture rouge sur la carrosserie fatiguée de sa 505 autrefois blanche.
Obermühle Polleben, cela sonnait bien, pouvait donner un sentiment d’appartenance, peut-être devenir le tronc d’un nouvel arbre généalogique, le point de départ d’une dynastie, d’un clan ou d’un gang, un identifiant fort et original.

On leur parla de Zeiger, le dernier meunier y aillant travaillé et de Vocasek, le propriétaire qui avait vu die Wende, la chute du mur et de la RDA. Les Vocasek voulaient en faire un centre pour les handicapés, projet qui ne put voir le jour en ces temps de révolution pacifique.
Ils recueillirent les informations avec soin car ils n’avaient aucuns plans et voulaient contacter les anciens propriétaires.

Les plus perfides dirent tout le mal qu’ils pensaient de ceux qui leur avaient vendu le moulin, des étrangers… Elle était bavaroise et lui, s’il était bien de Polleben, l’avait quitté pour “drüben” dans les années soixante-dix. Ils n’y avaient jamais habité, conçu des projets immobiliers, considérés comme indécents et surtout y avaient logé de la famille, une bande de barbares qui avaient dégradé les bâtiments et les alentours, abattant tous les pommiers de la rive et comblant le bief avec les cendres des foyers.

- Les pommiers de la rive… Ceux des gitans ?
- Oui.
- Schülke était au moulin en ce temps là ?
- Oui…
- C’est donc lui qui…
- Je ne sais pas. Je crois seulement, je crois…
- Des étrangers… Et Sabine et Thierry alors ?
- Oui, mais les mauvaises langues ne se délient qu’en ton absence.

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