
Ils firent la connaissance du dernier meunier de la vallée, Herr Ackermann, un petit homme tout sec de 80 printemps et fort sympathique qui était ravi que le moulin du haut puisse retrouver la vie. Il était propriétaire de la Steinmühle qui se trouvait deux kilomètres plus bas dans la vallée. Il leur confirma les sautes d’humeur du ruisseau en leur montrant la marque 1911 qu’il avait dans sa cour. L’eau était montée jusqu’à deux mètres cinquante, ce
qui fit frémir nos deux amis. Il les rassura en leur disant qu’ici la vallée était bien plus étroite. Son moulin était en état de marche et il en était très fier. Il leur fournit des documents sur l’histoire de leur propriété, laissant apparaître que leur domicile daterait de 1535 et c’est empli de fierté qu’il leur montra le panneau qui indiquait : Steinmühle 1515.
- Effectivement, c’est vieux, mais tu m’avais laissé croire que c’était bien plus vieux.
- C’est que le papi ne me montra que cinq ans plus tard, un document qui prouvait que l’Obermühle disposait du droit de moudre pour les impôts en 1292, affamant ainsi ceux de la Bettelmühle, un moulin maintenant disparu qui se trouvait entre celui d’Ackermann et le notre, dont le nom signifie quelque chose comme : Le moulin mendiant.
- Le votre ?
- Ne pose pas tant de questions, ou plutôt, soit patient, les réponses viendront d’elles-mêmes. Ainsi, pendant cinq ans, voire plus en pensant aux temps qui précédaient, le vieux roublard avait pu faire croire que son moulin, sa fierté, était le plus vieux de la région.
- Ahahah, j’aime bien ce côté terroir et petites histoires.
Cette capacité du ruisseau à l’Amok leur fit embaucher deux jeunes du village pendant les vacances qui furent chargé d’enlever le fumier de l’étable, ce qu’ils firent à l’aide d’une Trabi transformée en tracteur. Thierry voulait y construire une estrade d’un mètre cinquante sur laquelle il installerait son chauffage central.
- Une Trabi ?
- Oui, une Trabant, la petite voiture culte de la RDA avec son moteur deux temps et son nuage de fumée. Tu vois un cochon en manger la carrosserie dans un film de Kusturica.
- Pas vu, connaît pas.
- Ah bon ? Sabine et Thierry en était de grands fans, en particulier des films “Le temps des gitans” et “Chat noir, chat blanc”.
- Encore des tsiganes ?
- Oui…
Les gens avaient faim et froid. Peu à peu, ils s’effritaient, rongés par les séances de torture et de viol, dissous par l’impuissance face à cette violence, par la négation définitive et sans appel de leur qualité d’êtres humains. Le temps semblait s’être figé dans un cauchemar chaque jour renouvelé. Ils pensaient que Dieu les avait abandonné.
- Les Rroms ont un mot d’une puissance extraordinaire pour qualifier ces temps : Porrajmos, qui signifie littéralement “la dévoration.”
- Les Rroms ?
- C’est le nom qu’ils se donnent. Il est temps que je te les présente tel qu’on me les a présenté.
Comme tu le sais déjà, il y avait l’enfant-ours, il devait avoir trois ans. Il y avait son père, sa mère ainsi que son frère et sa soeur. Avec eux marchaient un oncle paternel, sa tante et leur famille de quatre enfants, le plus vieux avait dix ans et la plus jeune tétait encore. Une jeune fille qui était la soeur de sa tante, ses grand-parents maternels et deux vieilles femmes de la famille étendue…
- Famille étendue ?
- Un concept qui nous est inconnu, probablement lié au clan et destiné a lutter contre la consanguinité, on ne se marie pas avec un membre de sa famille.
Il y avait aussi deux jeunes hommes, on m’a dit qu’ils ne voyageaient pas avec les parents pour deux raisons : Pour éviter les conflits liés à l’adolescence d’une part, pour leur permettre de découvrir d’autres horizons que ceux de la famille nucléaire, d’autre part.
Les six autres tu les connais déjà.
- Six ? Attends ! Un homme et deux couples.
- La jeune femme était enceinte…
- J’ai une question…
- Qui serait ?
- D’où sors-tu ces informations ?
- Bientôt ! Tu ne veux pas gâcher mes effets de conteur ? Je continue.
Les ombres de la cour étaient préoccupantes, maintenant, Sabine les percevait elle aussi . Auto-suggestion ? Thierry lui en avait parlé avant qu’elle ne les ait remarqué. Dans la maison, à l’exception du coin de l’escalier et de la cave, plus le dénoyautage avançait, plus l’atmosphère s’y faisait légère. Les lieux semblaient s’étendre et prendre une profonde inspiration comme s’ils sortaient d’un de ces sommeils magiques des contes et légendes.
Il prit la décision de fumer la pipe avec sa femme afin de leur faire parvenir un message.












J’arrête là ma lecture pour te dire que moi aussi je suis fan de Kusturiza et que la musique du temps des gitans me berce souvent. Je la trouve magnifique, surtout ederlezi
à bientôt
Ton conte m’intrigue et me charme
@ Pandora : Sourire. Oui ce réalisateur fait partie des grands, Arizona Dream reste un des films qui m’a le plus marqué. Je t’embrasse. Amitié. THierry
Ce vieux moulin devait exister depuis très, très longtemps de par sa positioin au bord de l’eau. Mais il a dû évoluer énormément au cours des temps et s’étoffer sérieusement.
J’ai toujours eu très envie de savoir , dans un lieu, comment c’était avant, il y a très longtemps…
@ Lubesac : Oui, moi aussi, je suis le seul à avoir aimé les vieilles pierres avec ma mère, le reste de la famille y voyant des cailloux et nous des histoires.