Random image
09 février, 2010

Sous l'escalier

Thierry avait commencé un mur en pierre de taille dans l’étable, celui-ci allait devenir la face visible de l’estrade des chaudières. Derrière le mur se trouvait un amas considérable de gravats, le tout serait recouvert de béton par la suite.

C’est qu’il leur fallait faire vite et bien. Ils avaient signifié au propriétaire de leur appartement qu’ils partaient. Une loi de l’époque voulait que la durée du préavis soit proportionnelle à la durée d’occupation des lieux, ce qui impliquait un préavis de neuf mois pour Sabine. En juin 2000, ils se retrouveraient dehors. Le temps pressait.

Ce fut à ce moment, pendant que les couvreurs étaient au travail, que Thierry s’attaqua au petit muret, sous l’escalier, crevé par les vandales. Les briques furent vite enlevées, tellement ce lieu était humide. Il en sortit une grosse quantité de terre, mêlée à des débris divers. Il en sortit aussi un os. Il avait la particularité d’être long, fin et lourd. Ils avaient déjà sorti beaucoup de reliefs de repas pendant les travaux, des os de cochons, de volatiles, mais jamais un comme celui-là. Il lui sembla avoir trouvé un tibia de bébé et il frémit en pensant que les casseurs du mur avaient peut-être cherché tout un squelette…

- Mais c’est horrible !
- Chuuuttt !


Klaus Winter confirma qu’il s’agissait bien d’un os humain et lui conseilla de l’enterrer dans la dignité. Il lui dit également que cette maison étant très ancienne, il était possible qu’il s’agisse cette vieille tradition germanique pré-chrétienne qui consistait à emmurer un enfant mort-né ou décédé pendant sa prime enfance, pour en faire un protecteur du domicile. Thierry n’enterra pas l’os, il le mit dans un tissu rouge sur une étagère du moulin, il craignait en découvrir d’autres pendant les travaux et préférait les enterrer tous ensembles. Il ne fit pas non plus remarquer à Klaus que les briques étaient de facture industrielle.

- J’en ai les poils qui se hérissent ! Tu crois que ces gens ont vraiment récupéré le squelette ?
- Nous ne le saurons jamais et puis cela a-t-il encore de l’importance ?
- Bien sûr ! Il aurait fallu alerter la police !
- Le temps pressait et une enquête policière aurait considérablement ralenti les travaux, de plus, cet os était brun verdâtre et devait se trouver là depuis bien longtemps. Calme-toi, d’autant plus que ce n’est pas le dernier ossement qui sera évoqué dans cette histoire. Je poursuis.

Les femmes du village qui leur avaient apporté de la nourriture les premiers temps, le regard vide ou effrayé, ne venaient plus. Le nourrisson mourut, sa mère n’ayant plus de lait, ou celui-ci ne pouvant plus la nourrir. Les brutes revinrent pour obtenir leur lot de plaisirs abjects, se sentir fort de la faiblesse de l’autre, se sentir grandi de leur avilissement. Ils saisirent ce corps d’enfant et le posèrent sur une étagère, inaccessible et mais bien visible puis le laissèrent là. Ils prirent une femme pourtant déjà tant de fois salie et accomplirent leur bestiale besogne, puis allèrent frapper les hommes de leurs longues lanières de cuir. Les cris étaient devenus de simples gémissements et cela leur gâcha le plaisir.

Quelques jours plus tard, incommodés par l’odeur qui émanait du cadavre et lassés de l’horreur qu’ils avaient eux-mêmes engendré, riant gras, ils forcèrent sa mère à la prendre dans ses bras et la menèrent quelque part pour se débarrasser du corps. En revenant, ils la violèrent devant les autres. Elle resta inerte, sans une plainte, sans un gémissement.

Ce fut ce jour qu’ils remarquèrent que l’enfant-ours n’était pas malade, les autres s’étaient privés d’une part de leurs rations pour lui et commencèrent à s’intéresser à lui.
Ils en parlèrent haut et fort, comme si les autres n’existaient pas, puis s’éloignèrent sans même frapper un homme.
L’un d’eux évoqua la lassitude qu’il éprouvait à tout ceci. Il ajouta qu’ils pourraient avoir des ennuis avec cette affaire, il parla des lois raciales, de la rumeur, la jalousie, des dénonciations…

- Quelle bande d’ordures !
- Je vois que l’histoire mène le bal. C’est bien ! Laisse-toi porter, éprouve des sentiments, soit bouleversé, heureux, haineux, amoureux. Le monde s’estompe pour se reformer en toi. Tu sens ses contours s’affermir, il a pris les couleurs et les odeurs de ces temps là, de cet endroit là, certaines te sont connues, d’autres pas. Je t’offre de l’émotion et tu vibres.
- Oui.
- Tu vois, lorsque l’histoire est bonne et que celui qui l’écoute est bien pris, et bien je crois qu’il s’y retrouve vraiment, comme une onde peut-être, une étincelle dans la cheminée, un oiseau malin et chanteur, une des ombres noires ? Peut-être même qu’ils remarqueront ta présence… Souviens-toi, le temps n’a plus d’importance. Quand je raconte, c’est évident, tu es là et pourtant ailleurs.
- Tu crois que cela pourrait expliquer les déjà-vus et les trucs dans le genre ?
- Expliquer… Vivre ! Percevoir ! Chanter !
- C’est fou ce que tu viens de dire…
- Oui… Wakan !

Lire la suite…

7 Commentaires

Laisser un commentaire

Nom Requis :

Email Requis :

Website

Commentaire Requis :

Notez : Les commentaires sont modérés. Il n'est donc pas nécessaire de renvoyer votre commentaire.

CommentLuv Enabled
Powered by Wordpress, Theme The Garamond by Fearless Flyer Design, modifié Tby et le thème, © 2007-2010 Thierry Benquey, vers le haut ?