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09 février, 2010

Les daims

Les couvreurs bénéficièrent d’un temps exceptionnel en cette fin d’automne, il n’avait pas plu, bien au contraire, il faisait beau et chaud dans la journée, le matin se couvrant d’un léger voile de givre.
Un jour de tempête, Thierry ira avec Casimir verser une bouteille de champagne sur les tuiles, des tuiles centenaires qu’ils avaient récupéré l’été passé, de belles tuiles faites à la main, des queues de castor comme ils disent. Sabine attendra en bas, riant aux éclats, elle ne put monter à l’échafaudage avec son ventre rond.
Les longues nuits de cet automne agonisant furent maintes fois troublées par les coups de masse, les bruits de pelle, les rires aussi. De loin, le moulin devait ressembler à un vaisseau spatial qui se serait posé dans la vallée, des flots d’une lumière irréelle s’échappant des écoutilles ouvertes sur le néant, du bruit et de la poussière, des jurons dans des langues inconnues.

Il y aura des jurons en français, en espagnol, en polonais, en ukrainien, sans oublier de nombreux dialectes germaniques.

Puis vint l’hiver, la morte-saison dit-on, pas pour lui, pas pour Bernie comme il le nommait, ils travaillèrent comme des forcenés, modelant la matière comme des dieux, deux hommes face à l’immensité de la maison, face à la démesure de la tâche, deux guerriers unis contre la nuit, contre les tonnes de gravats et les échafaudages.
Bernd en bon prussien était dur à l’ouvrage et Thierry ne voulait en aucun cas lui laisser le plaisir d’en avoir fait plus, d’avoir fait mieux. Ces deux là se jaugèrent d’abord, puis s’estimèrent.

Un jour dans cette course à la testostérone, ils remplirent, en une heure et demi, un container de sept mètres cube de gravats, à la pelle et à la sueur. Deux créatures furieuses, deux Minotaures ou deux ridicules Hercules, le souffle fumant dans la froideur du jour. Rompus qu’ils furent, rompus mais heureux aussi. Un bonheur simple et bête comme le muscle, car ce container livré le matin, fut remplacé par un vide dans l’après-midi, on était vendredi et ils pourraient recommencer le lundi, sans attendre, sans perdre une miette de l’effort à venir, du printemps qui viendrait et avec lui, la famille, les enfants… Pendant les deux jours suivants, ils ne purent faire un geste de plus, mais s’en moquèrent, c’était la fin de semaine et Bernd remonta sur Berlin.
Ils en rirent longtemps.

Bernd voulait prouver que malgré son âge et son amour des hommes, un amour de près, de ceux où se mêlent les fluides, il pouvait travailler tout aussi dur qu’un autre. Thierry voulait prouver à l’Allemagne toute entière qu’un français pouvait faire tout aussi bien, travailler tout aussi dur. Les prussiens ne respectaient qu’un seul de ses compatriotes : un corse…
Une solide et virile amitié se noua, même si en mauvais garçon, Thierry prendrait au printemps, un malin plaisir à se doucher nu devant Bernd, pouffant de la gêne de celui-ci qui s’efforçait, sans succès, de regarder autre chose que son cul.

Mi-décembre, Bernie ne vint plus, il lui fallait préparer Noël, cette fête interminable en Germanie et puis il avait aussi une vie. Thierry travailla moins, en aucun cas la nuit, il était même terrorisé à l’idée de se retrouver seul au moulin dans l’obscurité, non loin du solstice, le jour n’était plus qu’un lointain souvenir à seize heures. De plus, leur enfant devait bientôt naître, il emporta donc un téléphone portable au chantier et appela régulièrement Sabine.
Seul, il maçonnera son escalier, celui qui mènerait sur l’estrade du chauffage, une marche par jour, des marches en brique, larges pour que deux personnes puissent s’y croiser, l’une lourde et lente, les bras chargées de bois, l’autre vive et légère comme la plume.
Le 19 dans la nuit, il fut réveillé par une voix angoissée.
“Thierry ! Ich habe Angst. Es ist alles ganz nass ! Thierry ! J’ai peur ! C’est tout mouillé !”
Sabine, malgré son expérience de mère confirmée, tremblait de tout son corps, baignant dans les eaux, celles de la vie qui s’annonce. Il appela la sage-femme, il devait être dans les deux heures du matin, puis alla chercher des serviettes de bain dont il entoura sa femme. Jamais il n’oubliera son regard apeuré, cette expression terrible qui marquait son beau visage.
Il conserva un sang-froid remarquable, son trouble restant à l’intérieur, il avait peur, c’était son premier enfant, mais il n’en montra rien, même s’il ne savait pas d’où pouvait venir toute cette flotte…
Constance arriva vite, elle habitait dans le quartier. Elle prépara un cocktail de sa composition, à base de vodka, de jus d’abricot et autres composants exotiques. Pas pour Thierry, pour Sabine, elle le houspilla même, lui ordonnant rudement de préparer une valise.

La naissance est avant tout une affaire de femmes, quel que soit notre bon vouloir.

Sabine s’était calmée, l’aura de la sage-femme aurait calmé un ouragan tellement elle était forte de cette 6 000 ème naissance.
“Prenez votre temps, j’ai appelé la clinique et ils vous attendent. Toi ! Tu roules doucement, mets les feux de détresse si tu veux, mais vas-y tout doux. Ce n’est pas pour toute suite. À en juger par l’ouverture du col, j’aurais dit encore une semaine, mais maintenant qu’elle a perdu les eaux… Bon, je vais dormir.”
Il l’entendait tout comme dans un rêve. Son regard passait alternativement du sourire béat de Sabine, au ventre rond et puissant qui semblait luire dans la nuit.
Ils prirent la route, roulant au pas. Sabine allait beaucoup mieux, elle lui dit que les contractions avaient cessé, ce qu’il ne sut interpréter.
L’homme étrange s’inquiétait devant cette situation toute neuve et quelque peu angoissante. Soudain, ils aperçurent deux daims qui les regardèrent fixement, paisiblement, alors qu’ils traversaient la forêt. Un bon signe pensa-t-il et tout devint plus facile.

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