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28 janvier, 2010

Terril de Volkstedt Mansfelder Land

Après quelques kilomètres en direction de l’Harz,

- Tu connais l’Harz ?
- T’es lourd… Pffff !
- C’est le coeur de l’Allemagne, il bat doucement, sereinement presque. Il est wagnérien et pourtant Walkyries et dragons n’y sont plus qu’un écho blafard.

Ils découvrirent enfin la vallée de la Schlenze. Elle s’ouvrait large tout d’abord, offrant une vue royale sur l’autre versant, les terrils encore, comme des Kilimandjaros, des Fujiyamas avec leur sommet de neige et les champs d’immensité, scarifiés d’érosion.

Un vague souvenir de moulin à vent marquait l’entrée d’un village qui se coulait sur les flancs de la colline, allant vers les fonds.

Dans ce pays, les villages sont rares sur le plateau, très rares. Tu les découvres au fond des vallées, suivant l’eau qui donne la vie, fuyant le vent qui la prend. Là sont les arbres et les gens.

Ils traversèrent Polleben, avec ses crépis gris sales, ses toitures disparates, ses ruines. Ici vibraient le monochrome et la tristesse. Oh, il y avait bien une touche de jaune pâle ici, un turquoise là, comme si quelqu’un voulait souligner l’importance de la grisaille. De puissantes constructions en maçonnerie massive, vestiges d’un âge d’or improbable, cherchaient à ancrer l’agglomération dans l’Histoire.

Le panneau de sortie du village, les champs grands ouverts, la vallée sur la droite, avec ses arbres que l’on devinait suivant le ruisseau, deux cents mètres puis une rangée de fiers marronniers partant vers l’eau, un bâtiment sombre et lugubre.

Cette alternance rigoureuse de lignes horizontales et verticales bien délimitées, rangées presque, ordonnées toujours, renforçait l’impression d’austérité qu’exhalait la région toute entière.

La voiture ralentit, s’engagea sur un chemin pavé, on passa des restes de rails qui ne menaient plus à rien, la bâtisse qui n’en finissait pas de faire naufrage devait avoir été une gare, on y voyait une grosse horloge sur le mur. Le temps s’était arrêté pour cette mécanique comme pour ce bout du monde.
L’homme stoppa son véhicule et déclara qu’ils devaient y aller à pied, le sentier étant trop mauvais, la faute à l’automobile, très chic, mais trop basse.

Il parla beaucoup, tout en marchant, faisant des plaisanteries, parlant pour ne rien dire, ils ne l’entendirent peu ou pas. Ils contemplaient le spectacle qui s’offrait à eux.

- Polleben est un très vieux village.
- Et alors ?
- C’est important pour la suite.
- Vieux comment ?
- D’avant l’Histoire…

Ils voyaient les pommes sur les arbres et leurs estomacs hurlèrent la faim. Ils avaient peur qu’on puisse les voir de la gare, d’un train peut-être… Ils tiraient leurs maigres biens entassés sur de pauvres voitures à bras. Ils marchaient vers ce lieu d’accueil, un endroit qu’ils connaissaient pour y avoir déjà apporté la joie de la musique, un havre dans la tourmente de la guerre.

- La guerre ? Les pommes ? Les voitures à bras ? Mais c’est en février ou pas ? Je ne comprends plus rien !
- Ferme les yeux et écoute. Nous voyageons dans toutes les dimensions, c’est la magie qui fait cette histoire.
- J’essaye… Tu m’intrigues…

Ils passèrent le petit pont de grés qui enjambait le ruisseau. Ils pouvaient entendre la roue du moulin à l’ouvrage. Ils restèrent là, prêt à fuir, seul le chef du clan se dirigea vers la maison. Un rideau dansant leur indiqua que l’on avait déjà pris note de leur présence. La porte s’ouvrit sur un homme qui parlementa longuement.
Le temps leur semblait figé comme un Christ sur la croix, puis le chef se retourna, affichant un sourire et leur indiqua les pommiers sur la berge. Ils pouvaient rester…
Ils pouvaient souffler, se rebâtir comme savent le faire les Hommes, avec un repas, un instant de paix et un peu de repos.

- Ils passent le pont, tous ensembles, les anciens comme les modernes…
- ???

Ils passèrent le petit pont de béton qui enjambait le ruisseau gelé, ils avaient une presque ruine sous les yeux, ses fenêtres défoncées et bâillant sur le noir, sa porte croisée de planches clouées, l’enduit de béton donnait une rigidité toute prussienne à l’ensemble que contredisait la volupté émanant des pierres de taille encore visibles.

Pas un rire, pas un sourire, pas un mot, juste des yeux béants qui emplissaient les âmes des “Je fus”, “Je suis” et “Je serai” qui provenaient des bâtiments.

- Excuse-moi mais j’ai du mal à suivre entre les ils et ils.
- Tu as raison, c’est compliqué… C’est le même endroit mais les vagues du temps ont apporté ou emporté les gens…
- Qui sont-ils ceux de février ?
- Le coeur de l’histoire.
- Et ceux des pommiers ?
- Un noeud dans le temps.
- C’est pas clair…
- Je comprends… Tous sont importants… Laisse-moi dire.

Ceux-ci formaient un U aplati qui serait tombé à terre, la longue maison de grés en était la base. La barre qui se trouvait au nord était une étable, l’autre un moulin. Celui-ci, une fière construction sur trois étages, semblait vouloir avaler les deux autres et seule la colline sur laquelle il s’adossait, pouvait rivaliser d’orgueil. Entre les bâtisses, la cour pavée s’ouvrait vers l’est. Les gens du village considérait depuis toujours, “die Obermühle”, le moulin du haut comme le “Prachtstück” du village.

Chut ! La splendeur du village.

Dans les yeux de Thierry s’affichèrent en surimpression l’image de la ruine et celle qu’il se faisait des temps perdus, et il y discerna de la splendeur. Il lui sembla même entendre les fers des chevaux résonner sur le pavé de la cour, le couinement de la poulie pendant qu’on hissait les sacs de blés, les rires d’enfants, les bruits du bétail et l’odeur du pain…
Il confiera à Sabine dans l’intimité du foyer que ces mots s’étaient imposés à lui : “Ce sera notre maison.”

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Image – Volkstedt-Halde-FortschrittschachtCon2tto – 30/05/2008 – Licence :

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