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28 janvier, 2010

Polleben

Elle lui confia qu’elle avait pensé de même, malgré l’aspect désolant des lieux qui lui rappelaient les colonies de vacances de feu la RDA.

- C’est marrant qu’il porte ton prénom ?
- Oui, c’est ainsi.
- Tu l’as connu ?
- J’ai vu son dos alors qu’il partait un jour de fureur.
- Et Sabine ?
- Elle est resté un temps à mes côtés et puis elle est partie, elle aussi.
- Raconte moi un peu ces deux là.
- Thierry était un homme étrange, avec le même sens que les sioux emploient le mot wakan. Shunka wakan, le cheval est pour les sioux le chien étrange ou encore mystérieux, mni wakan, l’alcool est l’eau étrange, wakan tanka que nous traduisons par Dieu, c’est le grand mystère. Les fous sont wakan, les berdaches aussi.
- Berdaches ?
- Nés hommes, vivant femmes et réciproquement.
Il avait passé une grande partie de sa vie à se détruire et mieux, il prétendait croire que les drogues l’avaient protégé. Il n’aurait su dire de quoi, ni pourquoi… “Cela est !” pensait-il.
Oh, il en pensait des choses bizarres, on pouvait croire qu’il était fou, wakan que je te disais… Ou bien l’était-il ? Que les doses massives des produits les plus divers lui avaient lavé le cerveau, délavé, devrais-je dire.
Tiens ! Il croyait être une âme très ancienne ayant déjà accompli maints et maints voyages sur la Terre.

À cette époque, il avait trouvé la paix et le bonheur avec Sabine.

Elle au contraire était une âme toute neuve qui s’émerveillait de la magnificence et de la richesse de la vie. Elle tirait son énergie fantastique du simple contact de ses pieds avec la terre, ou bien était-ce l’Orgone qui la nourrissait par tous les pores de la peau. Si tu avais eu le loisir de regarder une fois dans ses yeux, tu saurais lire dans leur brillance et sans mots, ce que j’essaye de te décrire.
Elle était une artiste dans tous les sens du terme, peut-être dans toute l’essence du terme.

Sabine avait en elle une part d’innocence qui le touchait, cette parcelle était intacte.
Elle avait grandi en RDA, lui en France, c’était pour ainsi dire deux mondes qui se rencontraient là, télescopaient parfois. Ils s’aimaient…

Radecke leur dit en haussant le ton : “Vous pouvez raser la ruine, le terrain fait presque deux hectares, une belle place pour planter un tipi et cultiver son jardin.”

“Oui, une belle place assurément” pensèrent les amoureux émerveillés.
“Peut-on visiter ?”
“Je n’ai pas les clefs… Mais nous pourrions sauter par-dessus le portail, c’est peut-être ouvert dans la cour ?”

Ils quittèrent le jardin et la lumière pour passer dans la cour et l’obscurité, le ruisseau sur la gauche et l’étable sur leur droite. Sauter par-dessus le portail était une image, celui-ci étant haut de deux mètres, surtout que l’homme qui les accompagnait était rondelet, ils l’escaladèrent donc.
L’insouciance qui régnait de l’autre côté fut vite oubliée, comme si elle n’avait jamais existé. La cour était pesante et lourde.

Ils pénétrèrent dans l’étable. Un fumier sec, d’au moins cent ans d’âge, leur imposa de lever la jambe comme pour prendre une marche. Il y faisait sombre et froid mais un losange de briques de verre laissait le jour diffuser sa clarté, effacant la pesanteur du dehors.
L’endroit était vaste, on pouvait y distinguer la place qu’occupèrent Amadeus le taureau, acheté le 17/12/1989 et celle de Tina la vache, achetée le 08/02/1990, comme l’indiquaient les ardoises avec une belle écriture appliquée, de celles où pointe un petit morceau de langue entre les lèvres serrées, placées au-dessus de la mangeoire.
Dans le fond, un espace beaucoup plus grand qui devait avoir abrité un ou deux chevaux.

De retour dans la cour, de nouveau cette angoisse sourde qui semblait s’égoutter du ciel, du sol et des murs.
Les autres portes étant condamnées par des planches clouées, il leur fut impossible d’explorer plus avant les entrailles de la chose.

Ils firent le tour du moulin et des bâtiments annexes et découvrirent le bief et la roue. Le premier laissait couler un filet d’eau, il devait y avoir des sources car elle n’arrivait plus d’en haut. La seconde était gigantesque, elle devait bien faire ses sept mètres de diamètre, ses godets rouillés ne pourraient plus jamais porter l’eau, ni son bois de chêne tourner sous le poids de celle-ci .
La colline, boisée, montait raide derrière le moulin. Sabine et Thierry auraient bien continué l’exploration pendant des heures, tellement ils étaient fasciné par le lieu, mais l’agent immobilier, à bout de souffle sur la pente, leur fit remarquer que le soleil baissait et qu’il valait mieux revenir avec les clefs.
Ils repartirent pour leur appartement douillet et chaud de Halle an der Saale, conservant en eux toute la puissance qui émanait du moulin du haut de Polleben et se promettant d’y revenir bientôt.
Cette puissance allait bientôt habiter leurs rêves.

Ils s’installèrent tant bien que mal sous les pommiers.

- Ce sont les autres de nouveau ?
- Oui.
- Raconte-moi ceux là maintenant !
- C’est long… Et puis j’ai peur de perdre le fil.
- Juste un peu, j’ai besoin d’images si je dois fermer les yeux.
- Soit !
Je ne connais pas leurs noms, ils ont été engloutis par l’Histoire.
Le chef du clan était le père d’un enfant très important pour la tribu toute entière, il devait en devenir le roi lorsque son temps serait venu. Si j’ignore son nom, je sais ce qu’il signifie : “Celui qui a les yeux de l’ours et de son grand-père.” Je l’appellerai l’enfant-ours car c’est de cet animal qu’il tirait sa force et ses pouvoirs, comme son père et ceux qui les avaient précédé.
- Le roi, la tribu, le clan ? Des germains ?
- Ahahah… Oui, les germains prenaient souvent le train. Une invention romaine ?
- Ne te moques pas, tu sais toi.
- Certes, il y avait bien des germains, d’abord les Hermundures, puis des Varnes et des Angles qui devinrent les Thuringes après que les Huns se soient retirés. Eux-mêmes durent laisser la place aux Francs en 531. Le nom de Polleben indique une origine Varne, je te le disais, un très vieux village.
- Tu es pédant ! Parle-moi des gens.
- Ne t’étonnes pas de la façon dont je te les présente, ce petit est le moyeu autour duquel tourne la roue des mondes. Surtout, je te rapporte tel quel ce que l’on m’a confié. Laisse-moi conter, tu comprendras en te laissant porter. Ces gens sont des gitans.

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Image – La tour de Polleben – Clocher d’une église – Pomfuttge – 27/12/09 – Licence :

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