Ils tendirent les toiles qui leur servaient d’abris, les femmes et les enfants cherchèrent du bois sec, les nuits étaient froides. Les hommes récoltèrent quelques pommes mais surtout, ils parlèrent… Ils évoquèrent ce gadjo qu’ils se souvenaient avoir déjà rencontré mais qu’ils ne reconnaissaient plus. C’était le maître du moulin, celui qui leur avait déjà réservé un bon accueil dans le passé, procuré du travail, ils excellaient dans la réparation d’outils.
Le village était considéré comme amical, ils y avaient déjà joué leur musique. Ils vivaient de, pour et par la musique, leur bien le plus précieux après les enfants était le violon, les violons. Les hommes conclurent qu’il fallait rester prudent, en ces temps sombres et violents, le danger était partout. N’avaient-ils pas recueilli ces manouches sur la route ?
Le jeune qui leur avait raconté comment sa bande avait été raflée alors qu’il satisfaisait un besoin naturel, il avait évoqué les cris et les pleurs, les coups de feu qui claquaient et la frayeur ressentie.
Le jeune couple dont les dires n’avaient que confirmé les pires craintes. Ils s’étaient éloignés pour faire l’amour, un amour interrompu par la haine, par les aboiements des chiens et des blancs, par les roulottes en flammes, les hennissements terrifiés des chevaux, les moteurs des camions et puis par le vide, ce terrible vide de l’abandon, de la perte de la communauté.
Le vieux couple !
Ils étaient partis cueillir des herbes, la vieille connaissait les plantes qui soignent et aussi celles qui font mal. À leur retour des bois, plus personne, plus rien, plus que la route humide et froide comme un serpent.
Ils avaient pleuré les leurs comme s’ils étaient morts assassinés.
Eux-mêmes, ceux de l’ours, avaient perdu leurs voitures et leurs chevaux au rythme des rafles, des camps de regroupement comme celui de Magdeburg où les roulottes se trouvaient grotesquement enfermées derrière des barbelés, où des blancs vêtus de blouses, blanches elles aussi, ces symboles de la mort qui rode, venaient mesurer les crânes, regardaient la dentition comme on le fait pour les chevaux et posaient mille questions sur les parents, l’origine, le pays, la langue, des questions qui n’avaient pas de sens pour un manouche. C’était un miracle qu’ils aient pu échapper et continuer la route.
- Mais pourquoi vouloir continuer la route ?
- C’est une question difficile, je ne suis pas gitan… En ces temps, ils étaient de nouveau “Vogelfrei” ce qui peut paraître bon puisqu’à l’origine cela signifiait qu’ils étaient libres comme l’oiseau, mais ce terme avait changé de sens depuis longtemps déjà, il disait en vérité qu’ils ne bénéficiaient plus d’aucune protection, qu’on pouvait les tirer comme des volatiles et que leurs cadavres pouvaient être laissés en pâture aux oiseaux…
- Terrifiant !
- Oui… Ainsi va la vie et la mort du gitan. Une légende raconte que celui qui forgea les clous pour la crucifixion de Jésus était l’un d’eux. Ils sont d’excellents forgerons.
- Je comprends…
- Tu sais… Pour le seigneur, il est bon d’avoir un ennemi, un bouc émissaire, surtout en temps de paix, alors c’est plus simple de le choisir parmi ceux qui sont différents, facilement identifiables, les juifs, les tziganes, les noirs, les arabes, ceux qui aiment le rose, avec ou sans triangle, que sais-je encore…
- Mais tu m’as dit que c’était la guerre ?
- C’est vrai, mais les nazis étaient tellement sûrs de la force de leurs armes qu’ils ne craignaient pas l’ennemi du dehors, ils craignaient l’ennemi de leur sang, l’ennemi dans leurs rangs.
- C’est donc de cette guerre là qu’il s’agit…
Les hommes se mirent à la recherche de hérissons sous les tas de feuilles ou les amas de branches mortes, ils n’en trouvèrent qu’un et pas bien gras. Ils posèrent aussi quelques collets, ayant repéré quelques coulées fraîches. Les vieilles furent chargées de ramasser des plantes comestibles pour la soupe, elles rapportèrent des orties, des gratte-culs d’églantier, du mouron des oiseaux et du cresson d’eau, quelques noisettes aussi et enfin des racines de pissenlits pour la boisson matinale qui remplaçait si bien le café. Les enfants voulurent monter vers la route, ils avaient reconnu un noyer, mais la prudence et l’interdiction formelle de quitter la place édictée par le meunier eurent raison de leur fougue.
La nuit s’imposa sur le camp. Accablés par la fatigue, ils ne remarquèrent pas cette ombre qui s’éloignait dans la nuit en suivant le chemin qui partait vers la gare. Si l’on entendit bien quelques chants, personne n’eut le coeur de faire de la musique…
Radecke rayonnait : “Alors ? Vous achetez ?”
Ils rirent.
“Demain…” fut leur réponse.
Ils suivirent la voiture de l’agent immobilier. La route était simple, passer la Saale pour arriver à Kröllwitz, Dölau ensuite et prendre à droite la route d’Harzgerode, on traversait enfin Salzmünde, Naundsdorf, Schwittersdorf, Burgsdorf puis Polleben, prendre à droite direction Helmsdorf, sortir du village et on voyait enfin la gare et les marronniers.
La 505 de Thierry ne craignait pas les bosses et les creux du chemin, aussi descendirent-ils en voiture, Radecke pestant de la saleté qui régnait à l’intérieur de celle-ci.
Le français riait intérieurement, connaissant la méticulosité maladive des allemands concernant leurs véhicules. Pour en rajouter, il accéléra jusqu’à 90 km/h dans la descente. Le Prussien vira au vert, la Prussienne également, ce qui lui imposa de ralentir.
Le soleil était de la partie et l’impression de sérénité qui émanait du côté jardin en était renforcé. Ils arrachèrent les planches qui condamnaient l’entrée. La porte s’ouvrit difficilement, elle était gonflée d’humidité. Un petit corridor sombre donnait sur des toilettes peu ragoûtantes et dévastées, signe que la jeunesse des environs avait pris la peine de s’intéresser à la ruine. Sur la droite se trouvait une porte ancienne qui ouvrait sur un couloir interminable qui faisait toute la longueur de la maison, soit environ 22 mètres. Bizarrement, le cloisonnement intérieur et la largeur des murs extérieurs rendaient l’intérieur de ce long bâtiment plutôt exigu.
Une forte odeur de moisissure régnait en ces lieux.
Un frise au pochoir tentait vainement d’égailler le couloir. Là où la peinture s’écaillait, on pouvait voir que l’enduit était de terre, cette belle terre alluviale que les locaux nommaient Lehm et que nous nommons glaise.
Toutes les pièces se trouvaient sur la droite, se dorlotant sur la façade ouest.
Ils découvrirent une cuisine, rapidement suivie d’une chambre à coucher où trônait un poêle de masse en faïence de couleur brune, il faisait environ deux mètres de haut et était complètement sur-dimensionné par rapport à la taille de la pièce. Il semblait en état de fonctionner.
Image -Renningen Leonberg Razzia de la police allemande – Deutsches Bundesarchiv – 1937 – Licence :













« Gratte-cul d’églantier », je connaissais pas, je m’en rappellerai peut-être dans un poème ou une « pensée d’Edouard »
edouard son dernierblog ..PETITE MORT
@ Edouard : Je ne connaissais pas non plus, c’est surement régional, pour moi c’était du poil à gratter. (Trouvé sur wikipédia)
N’avais-tu pas parle des gitans dans ton autre histoire? Tu sais celle que tu avais mis ici il y a un bout de temps deja?
En tout cas, tu racontes superbement bien. Tu as ce talent de pouvoir emmener le lecteur avec toi. Mais ca tu le sais deja!
Je continue bientot…la je dois y aller.
Kissssss Justin.
@ Seb : Merci Seb pour ce beau compliment. Oui, des gitans… Je ne sais si tu as lu l’avant-propos, ceci est un témoignage. Si tu fouilles bien mes expériences de vie et mes écrits, tu verras que les deux sont liés. Je t’embrasse Juliett.
Les gitans… J’ai corrigé un auteur qui racontait son histoire… Les hommes « respectables » du village l’avaient violée un soir de fête communale… Ce n’était pas grave, ce n’était qu’une « manouche ». Très émouvant, aussi…
Je continue ma visite à tes côtés…
@ Martine : Les gitans, nous sommes aussi avides de leur liberté que de leurs chairs.
Une petite page d’histoire intercalée avec les gitans et les nazis! Et hop! On reprend la visite de la maison
tout grince d’un temps pas si lointain, hélas et heureusement pour ne jamais oublier le massacre « des ennemis du sang »… tu ravives notre mémoire jusque dans ces murs de Lehm, témoins pas si muets que ça.
(à propos du gratte-cul, le fruit de l’églantier, je me rappelle le goût de la tisane rouge qu’on en tirait, légèrement acide; c’est peut-être un des rares fruits qui résistent à n’importe quel hiver, dense en vitamine C, paraît-il…)
emmanuelle grangé son dernierblog .."une chambre à soi", inventaire de tiroir
@ Emmanuelle : Oui, Hagenbuttentee. Je n’ai jamais vu cela en France, il faut dire que je ne suis pas un buveur de tisanes. C’est vrai pour pour la vitamine C, mais à part celle du chou blanc (choucroute) qui résiste très bien à la cuisson, c’est une vitamine très fragile. Amitié.
Une pages des plus noires de l’histoire de l’humanité – notre histoire- s’intercale avec la découvert de notre monde. La visite est singulière, tout comme les lieux où tu nous guides au fil de tes mots…
Je dois arrêter ma lecture là pour ce soir, à bientôt!
Sandrine Virbel son dernierblog ..paroles sous le baobab… Amadou Hampâté Bâ.
@ Sandrine : Merci de ton passage. Je ne sais pas si cette page est une des plus noires de l’histoire, elle est trop proche de nos mécanismes de pensées, cela est certain. L’empire romain n’était pas triste non plus, la colonisation des Amériques ou de l’Afrique sont pas mal dans leur genre et puis les mongols et Gengis Khan et puis le stalinisme, etc… Y a-t-il des pages blanches ? D’autant plus que l’histoire se délecte de nous présenter les bouchers comme de grands hommes, ayant accompli de grandes choses en marchant sur de grands tas de cadavres. Qui se souvient d’un Louis V, mort à 20 ans, qui ne régna qu’un an et n’eut donc pas la possibilité de livrer quelques sanglantes batailles ? Il est pourtant le dernier roi Carolingien…
Amitié
Thierry
deux inattentions « sûr au lieu de sûrs » et « ramenèrent au lieu de rapportèrent ».. détails mais comme ils m’ont distrait un peu de mon plaisir j’en parle..
Mais mon plaisir est encore là, entier.
michelDALMAZZO son dernierblog ..L’eau
@ Michel : Corrigé. Il est possible, sinon certain, que tu sois encore distrait par ce genre de détails, ce texte me possède et j’ai bien du mal à me relire, aussi je te remercie pour l’aide apportée. Merci aussi pour le plaisir. Sourire et amitié. Thierry