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29 janvier, 2010

Enfants Sinti et Roma en haillons dans la boue

Une porte qui devait avoir séparé la maison en deux parties avait disparu et ils dépassèrent un autre lieu d’aisance qui se trouvait sous un escalier cloisonné menant à l’étage.
Il pénétrèrent dans deux chambres communicantes que l’on pouvait chauffer avec un poêle de masse, la faïence était jaune cette fois. Il avait la particularité d’être inséré dans le mur et de pouvoir ainsi apporter sa chaleur aux deux pièces simultanément. On pouvait d’ailleurs l’approvisionner des deux côtés. Du fait de sa taille réduite et de sa position originale, il était parfaitement adapté.
La pièce du fond était tapissée et particulièrement humide, elle se trouvait à l’ombre des arbres et en contact direct avec la colline et là où le papier peint se décollait, on pouvait voir de vieux journaux de toutes les époques, de la Prusse impériale en passant par la première guerre mondiale, la République de Weimar et le troisième Reich pour arriver enfin à la propagande communiste de la RDA.
Ceci amusa beaucoup nos amis. Radecke leur confia que l’habitation était devenue une Zweifamilienhaus, une maison pour deux familles, sous les rouges.

On avait accueilli beaucoup de réfugiés à l’époque et la reconstruction sera beaucoup plus lente que de l’autre côté, drüben comme ils disent.

Le couloir aboutissait sur une magnifique porte en chêne massif qui devait avoir fait la fierté des maîtres des lieux.

Sur la gauche se trouvaient deux marches de bois qui donnaient sur une cuisine encore aménagée dans le pur style de l’économie planifiée, il ne manquait pas même la table en formica. Une belle fenêtre intacte et de facture ancienne donnait sur la cour.
Une porte s’ouvrait sur les pièces techniques du moulin dont la cuisine faisait déjà partie. Des pièces vastes et froides ne conservant que quelques restes de la mécanique, des conduits, sangles et meules qui devaient avoir encombré les lieux du temps du meunier.
Ils montèrent et se retrouvèrent sous le toit rehaussé. On avait bâti là, au milieu de ce grand espace, une petite chambre qui faisait penser à un lieu de bannissement au premier regard. Pourtant, les images et les teintes qui restaient aux murs révélaient une insouciance enfantine et certainement féminine.
Radecke leur avisa un trou dans le plancher mangé aux vers et ils continuèrent la visite. Une porte vitrée donnait sur un petit corridor qui reliait la maison et le moulin. Sur la gauche se trouvait une chambre minuscule et claire. À en juger par la décoration et les posters qui s’y trouvaient encore, on pouvait deviner un adolescent boutonneux, bordélique et intéressé par la mécanique.
Les derniers occupants avaient laissé des immondices dans tous les recoins comme un message à la postérité.

Ils passèrent ensuite dans le grenier de la maison. En marchant on pouvait sentir le fort dénivelé qui allait du moulin vers l’escalier. Il n’y avait là rien de particulier, au grand désarroi de Sabine qui s’était déjà réjouie, haut et fort, sur les découvertes fabuleuses que l’on pouvait faire dans les combles.
Le seul trésor qui fut découvert était une photographie sépia d’une promotion de jeunes gens en uniforme. Ils respiraient la santé et la bonne humeur et portaient des brassards à la croix gammée. Promotion 1939, le reste avait disparu sous une tache d’humidité, une école sans doute.
Thierry se demanda lesquels d’entre-eux étaient revenus du carnage qui s’annonçait.

À l’autre extrémité, ils virent une chambre à coucher qui semblait beaucoup plus ancienne, ses murs étant fait de poutres et de vieilles briques de terre crue mélangée avec de la paille. Une petite lucarne lui apportait une lumière parcimonieuse.

Ils prirent l’escalier cloisonné et se retrouvèrent à l’étage inférieur. Il régnait à cette endroit une froideur particulière, sépulcrale, qu’ils mirent sur le compte des cloisons, mais ce fut avec des frissons qu’ils quittèrent cet endroit mauvais, soulagés de ne plus se sentir menacés.

Ils convinrent avec Radecke que celui-ci leur laisserait les clefs afin qu’ils puissent inspecter la maison avec un expert en danger biologique, la mérule faisant des ravages dans la région.

Sur la route du retour, ils évoquèrent ce coin hostile sans approfondir, juste pour se rendre compte qu’ils l’avaient tous deux remarqué. Leur impression générale était positive et ils commençaient à penser sérieusement à devenir propriétaire. Le site plaisait particulièrement à Thierry, là, les voisins étaient les champs, la colline et le ruisseau, les buses, les renards et les souris. L’habitation la plus proche était à deux cent mètres pour le moins.
Ici pensa-t-il, je pourrais peut-être me construire une hutte de sudation à l’indienne, ici nous aurons la paix.

- C’est une très grande maison…
- Oui, sans compter l’étable et les bâtiments annexes, ils arrivèrent à 450 mètres carrés habitables.
- Habitable ?
- En ignorant les caves, les couloirs, les escaliers, en soustrayant ce qui se trouvait à cinquante centimètres de la pente du toit et en divisant par deux ce qui se trouvait à un mètre.
- Immense…
- Sabine avait déjà trois enfants, elle était designer de mode et avait besoin d’un bel atelier, sans parler de ses décors et costumes de théâtre, car c’était là sa profession. Ils auront tôt fait d’utiliser toute la place. Je continue ?
- Oui, oui…

Personne ne vint les voir de la journée. Ils firent un repas frugal des deux lapins pris dans les collets, ils étaient vingt quatre en tout, en comptant le petit dans le ventre de sa mère. Les femmes et les enfants passèrent la journée à rassembler quelque nourriture, les hommes allèrent couper du saule et du frêne en prévision des réparations qu’ils pourraient avoir a effectuer.

Alors que le soleil baissait sur l’horizon, six hommes dont le meunier firent leur apparition. Ils apportaient du pain chaud qui embaumait alentour et un pot de lait. Ils souriaient.
Trois d’entre-eux se dirigèrent, sans hâte, toujours souriant, faisant des signes amicaux, vers l’extrémité du chemin qui partait vers les champs.
Cette manoeuvre n’échappa pas à la vigilance des gitans, mais les enfants se précipitèrent sur la nourriture, malgré les appels des adultes.
Les autres gadje étaient restés avec les divins mets et les gosses du côté du pont. Ils distribuèrent les pains aux gamins qui mordirent dedans à pleines dents. Puis, ceux-ci pensèrent aux adultes et à la faim qui les tenaillait. Ils commencèrent à se diriger vers les grands, leurs visages irradiant le bonheur de la bouche, du nez et du ventre.

C’est à ce moment précis que les villageois sortirent leurs armes et que leurs visages devinrent mauvais.
Ils se saisirent des enfants, sachant que nul n’oserait tenter quoi que ce soit. Peut-être qu’un coup de feu claqua dans le crépuscule ?
Ils crièrent de douleur et d’impuissance.
L’employé de la gare entendit-il leurs cris ?

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Image -Russland, zerlumpte Sinti und Roma-Kinder im SchlammDeutsches Bundesarchiv – 04/1944 – Friedmann – Licence :

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