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02 février, 2010

Escalier de grés

- Ils se sont jetés dans la gueule du loup !
- Le loup c’était le Reich tout entier, mais il y a pire que les loups…
- Tu me fais peur.
- Elle n’évite pas le danger.
- Mais d’où tiens-tu ces informations ?
- Chuuuut ! Écoute !

Nos deux amoureux revinrent la semaine d’après, bien décidés à terminer l’exploration.
Ils ne retrouvèrent pas la route du moulin et demandèrent à un passant. Il leur dit ne pas savoir où se trouvait die Obermühle mais leur indiqua une grande maison près de l’église, leur affirmant que là, ils trouveraient les réponses à leurs questions.
C’est ainsi qu’ils firent la connaissance du pasteur et de sa femme. Lui, un petit homme porteur de lunettes, aux traits sympathiques et au sourire engageant, elle une grande femme aux cheveux noirs de nuit, portant également des verres correcteurs et tout aussi agréable.
Jasmine avait un tel débit que Thomas paraissait silencieux en sa présence.
Ils leur indiquèrent le chemin, non sans omettre de leur demander la raison de leur visite, une raison familiale peut-être ? Sabine répondit qu’un agent immobilier leur avait présenté cet objet et qu’ils voulaient se faire une idée plus précise des lieux, qu’ils en avaient les clefs. Jasmine s’étonna, disant qu’elle ne savait pas que le moulin était à vendre mais qu’ils seraient enchantés si quelqu’un s’en occupait, comme tout le village d’ailleurs. Elle ajouta qu’ils seraient les bienvenus s’ils avaient besoin de quoi que ce soit et l’entretien prit fin sur de chaleureuses poignées de mains.

Il leur restait la visite des caves et du rez-de-chaussée du moulin, ils n’en étaient pas bien sûr, car il leur était très difficile de se faire une idée précise de la géographie du lieu.
Le problème commençait avec la différence de niveau entre la cour et le jardin. Elle se trouvait 1,50 mètre plus bas alors que le dénivelé du chemin qui y menait, permettait tout juste à une balle de rouler.
Ils n’avaient pas prêté attention aux quatre marches qu’il leur avait fallu passer pour parcourir le long couloir de la maison, d’autant moins qu’elles étaient réparties en groupes de deux. La capacité de l’être humain a ignorer celles-ci tient du miracle, lequel est volontiers nommé automatisme.

- L’important dans un escalier est que la première marche soit semblable à toutes les autres, sinon c’est la chute assurée. C’est que notre cerveau est un sacré malin, il la calcule et passe en mode automatique, pouvant ainsi se consacrer à d’autres activités.
- Oui… C’est vrai qu’on ne regarde que la première marche.
- Et qu’il arrive, lorsque notre attention est requise ailleurs, qu’on lève le pied une dernière fois alors que nous sommes déjà sur le palier, ce qui est désagréable.
- Oui ! Oui !

Ils décidèrent de commencer par les caves de la maison et il leur fallait passer par la cour.
Là, Thierry voulut voir les pavés sous la plage. Il tenta infructueusement d’ôter la couche de terre et d’herbe en tapant du talon et se mit à la recherche d’une aide quelconque. La sensation oppressante, qu’ils avaient eu dans la cour lors de leur dernière visite, était plus forte que jamais. Pendant qu’il cherchait dans le fouilli d’un des bâtiments annexe, il ressenti un point désagréable sur sa nuque. Il n’aurait su dire précisément de quelle manière il pouvait interpréter cette sensation mais il fut certain qu’on l’observait et pire, que l’observateur n’était pas amical ou indifférent. Il tourna la tête pour apercevoir, du coin de l’oeil, une ombre noire de taille humaine et parfaitement immobile. Surpris, il dirigea alors son regard vers ce point précis pour ne plus rien distinguer. La chose s’était évaporée…
Il repris alors sa recherche, un peu contrarié, lorsque le phénomène se reproduisit de nouveau et dans son intégralité. Le point sur la nuque, cette fois, ses cheveux s’y hérissèrent, l’ombre dans le coin de l’oeil, là où la vision devient imprécise et enfin, la disparition de la chose lorsqu’il tournait le regard dans sa direction.

Il alla alors voir Sabine qui cherchait elle aussi et lui annonça :
- “Nous ne sommes pas seuls.
- J’ai la sensation qu’on nous observe. Répondit-elle.
- Moi aussi ! Je vois des ombres noires du coin de l’oeil mais lorsque je me tourne pour les regarder, elles disparaissent…
- Je n’ai pas remarqué mais je sens bien un présence…”

Elle tenait en main une barre de fer qui se devait d’avoir été le moyeu de quelque chose de léger. Il s’en empara et se dirigea au centre de la cour. La couche de terre atteignait bien les quinze centimètres à cet endroit. Radecke leur avait confié que les lieux étaient inhabités depuis quatre ans mais Thierry pensa qu’il fallait plus de quatre automnes pour transformer les feuilles mortes en une telle quantité de terreau. Les derniers habitants du moulin devait s’en être bien peu occupé.

Avec la barre métallique, il fit sauter les planches qui barraient l’accès aux caves. La porte s’ouvrit difficilement, elle était imbibée d’humidité. Ils découvrirent un escalier en colimaçon qui se perdait dans une plaque en béton. Les marches de grés étaient creusées par l’usage, ce qui lui conférait une grande ancienneté. En longeant cette merveille, ils arrivèrent à une petite cave voûtée qui avait servi de fumoir.
Ils firent demi-tour et prirent la porte qui se trouvait sur la droite de l’escalier. Ils pénétrèrent dans une pièce dont le plafond était une voûte d’arêtes. Le carrelage sur les murs et les conduits de deux cheminées laissaient penser qu’il s’agissait d’une Schlachtküche, la cuisine d’abattage, l’endroit où le boucher et les paysans transforment l’animal encore chaud en nourriture. Ils ouvrirent la porte qui se trouvait juste en face pour découvrir une nouvelle pièce où se trouvaient des auges pour les cochons, ce qui confirmait bien le rôle attribué à la cave précédente. Le plafond avait été une voûte d’arêtes, mais on y avait remplacé celle-ci par deux rails de chemin de fer qui soutenaient une plaque de béton.

Pour aller visiter la dernière cave, la plus proche du moulin, il leur fallut repasser par la cour, un mur de brique condamnant le passage. Contrairement aux autres qui avaient des fenêtres, celle-ci ne disposait que de deux trous d’aération et il y régnait une obscurité presque totale, sans parler d’une sensation étrange, comme de la douleur désespérée qui en émanait. Le peu de lumière qui provenait de la porte ouverte leur permit de constater qu’elle avait une voûte en berceau et que de l’eau y stagnait. Elle était assez longue et l’on ne distinguait pas le fond. Thierry estima qu’elle faisait la superficie des deux pièces au poêle de masse dans le mur, ce qui s’avérera exact. Il pensa également que s’ils achetaient, il commencerait par libérer la cour, toute cette terre et toute cette herbe devaient agir comme une éponge et maintenir l’eau.
Ils sortirent et la cour leur paru presque amicale comparée au ressenti de la cave.

La porte du moulin les séduisit immédiatement. Il s’agissait, selon Sabine, d’une porte Blanche-neige et pour Thierry, d’une porte d’étable. On pouvait en ouvrir la moitié supérieure tout en laissant l’autre fermée. L’endroit était très sombre mais ils purent distinguer les fiers restes de la puissante mécanique meunière. Des roues de fonte sur lesquelles se trouvaient de petits morceaux de bois de hêtre qui servaient de crans. Thierry pensa que la profession de meunier se devait d’avoir plus de souplesse que celle d’horloger. L’odeur forte de la graisse empestait l’atmosphère.
Ils virent une porte ouverte sur la droite, juste sous l’escalier qui menait aux étages supérieurs. Là était aménagée une petite cuisine ainsi qu’une salle de bains et une chambre minuscule. Bizarrement, ces pièces n’atteignaient pas la profondeur de la précédente, mais ils n’y accordèrent pas d’importance.

Ils fermèrent la porte Blanche-Neige de l’intérieur et montèrent. Sabine lui confia avec un sourire qu’elle prendrait le dernier étage du moulin pour son atelier. Thierry prit alors possession de celui où ils se trouvaient pour en faire son bureau. Le rez-de-chaussée serait un endroit neutre, on pourrait y ranger les outils et y faire les petits travaux. Ils s’embrassèrent. Ces plaisanteries n’en étaient pas vraiment, ils étaient conquis.

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Image – Escalier de grés du moulin – Thierry Benquey – 02/02/2010 – Licence :

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