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02 février, 2010

Crocus

- Je n’aime pas ça avec cette cour et cette cave. Cette histoire devient inconfortable.
- Je parierais que tu adorais les histoires qui font peur étant petit…
- Oui, mais… Il y a quelque chose de malsain dans celle-ci… Je crains ne pas aimer la façon dont tu la racontes. Avec tes bonds des anciens aux modernes, comme tu dis, tu me rend nerveux. Et puis je ne suis pas certain d’avoir envie d’avoir peur.
- Tu veux que j’interrompe ? Ce n’est pas bon de ne pas finir une histoire, le conteur est lié mais celui qui écoute aussi.
- Pas bon en quoi ?
- Une histoire est vivante et fière. Quand tu la commences, c’est comme si tu lui donnais vie. Tu peux la conter par étapes, ça oui, changer les noms, les lieux, voire la fin mais tu ne dois pas changer le message qu’elle est destinée à transmettre, ni interrompre cette transmission. Si tu ne veux plus écouter, je la raconterai au vent.
- J’ai pas dit ça ! Je crois que j’ai besoin d’une pause… D’un café ?
- Avec plaisir ! Je continuerai après.

Ils furent rudement menés dans un bâtiment, on aurait cru voir un troupeau, les brebis étaient humaines, les chiens aussi…
les hommes furent ligotés et enfermés dans une pièce, les femmes et les enfants dans une autre.
Puis les gadje s’en allèrent, emmenant leurs armes avec eux, alors comme la vague qui se meurt doucement après la tempête, le calme se rétablit peu à peu.
Ils entendirent des conversations inintelligibles mais animées et des rires gras, le prédateur fêtait l’importance de la proie.
Dans l’obscurité, les manouches tentèrent d’évaluer la situation qui était grave. La séparation d’avec leurs familles était ce qu’il y avait de pire, comme si un lien organique était blessé, brisé. Ils entendirent, les pleurs d’un enfant et se représentaient les femmes tentant de le calmer, de l’apaiser. Elles devaient chanter doucement pour lui, lui sourire, luttant ainsi contre leur propre terreur.
Cette pensée réchauffa le coeur des hommes, l’adversité et le danger ne faisaient que renforcer leur désir de vivre, de vivre libre, en nomades, en manouches, malgré les coups et les humiliations, dans la dignité et la beauté telle qu’ils la concevaient.

Ils pensèrent qu’ils entendraient bientôt arriver des camions. Ils auraient peur, les gadje semblaient se nourrir de la peur. Il y aurait peut-être des chiens, des coups, des injures sûrement et puis on les mènerait dans un de ces camps de regroupement et là, ils retrouveraient les leurs…
Ils chantèrent alors… Pour se donner du courage, pour faire honte à la peur, pour que leurs mots réchauffent les femmes et caressent les enfants.
Ils chantèrent comme ils avaient toujours chanté. Ils avaient des chants pour toutes les occasions, pour la marche, la mort, la naissance, pour le travail et la tristesse, pour la fierté de leurs peaux brunes et la laideur des peaux blanches, des peaux couleur de cadavre.

S’ils comprenaient la volonté de ces gens de préserver la pureté de leur race, eux-même considéraient les gadje comme impurs, tout contact pouvant souiller, voire flétrir le gitan, ils ne comprendraient jamais leur concept fermé et exclusif de l’espace, du Lebensraum, cette volonté du sédentaire de s’approprier la terre, de voir le mal en toute différence, de voir l’ennemi en tout voyageur…

Ils entendirent les femmes leur donner la réplique.
Ils n’entendirent pas les bruit de pas de ceux qui allèrent chercher une tsigane, ni ne sentirent les effluves de l’alcool.
Ils entendirent ses cris, ses appels désespérés et les injures qu’elle leur hurlait.
Ils entendirent les coups, ses pleurs puis sa douleur.
Ils entendirent les rires, les injures des blancs, un râle de plaisir abject, puis un autre et encore un autre.
Elle gémissait doucement…
Ils ne purent qu’imaginer l’inimaginable, l’indescriptible…
Ils entendirent enfin les cris des femmes, la haine et les malédictions qu’elles proféraient.
Ils comprirent que ces monstres désiraient les salir, les avilir et détruire en eux ce qui les faisaient manouches. Ce mot simple qui signifie “Être humain.”

- Tu pleures ? Tu renifles…
- Non mais je suis triste…
- C’est bien.
- Pourquoi ?
- Tu sais reconnaître l’injustice.
- …

Après février, ce fut le tour de mars et la vie semblait s’éveiller autour de la presque ruine. Le vert tendre des premiers bourgeons, les perces-neige qui laissaient la place aux crocus, les premiers bourdonnements quand le soleil régnait, les oiseaux et leurs chants de printemps.
Ils revinrent souvent, plusieurs fois avec les enfants.
Sabine en avait trois, Fred-louis, Sascha et Casimir, tous de pères différents, une famille patchwork.
Leur désir d’achat s’était confirmé et ils cherchaient à concrétiser.
Ils prirent contact avec les propriétaires et leur demandèrent l’autorisation de faucher le jardin pour Sabine et de dégager la cour pour Thierry, ce qui leur fut accordé, ils expliquèrent qu’ils pourraient avoir ainsi une meilleure vision d’ensemble.

On parla du prix, ils en voulaient 120 000 DEM, une somme rondelette pour cette région, ils argumentèrent que l’eau, l’électricité et le téléphone arrivaient déjà en bas, qu’une fosse sceptique en état de fonctionnement se trouvait sur place et que plus d’un hectare du terrain se trouvait être une terre agricole et que le prix du mètre carré de celle-ci atteignait les 4 DEM dans ce fertile pays de Loess.
Sabine et Thierry écoutaient sans entendre, les mots de l’agent immobilier occupant leurs esprits : “Si vous attendez, ils baisseront le prix.”

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Image -Crocus albiflorus – Marcobarci – 21/04/2006 – Licence :

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