Ils se mirent au travail, Sabine fauchant les orties du jardin qui atteignaient, voire dépassaient sa taille et Thierry dans la cour, soulevant péniblement la houe toute neuve qu’il s’était procuré. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu d’activité corporelle et ce travail était éreintant.
Au fil des jours, ils purent admirer les résultats de leurs efforts. Cet endroit, avec l’aide du soleil printanier, pouvait respirer la santé et accueillir la beauté, malgré les ombres de la cour. Thierry pouvait maintenant préciser la sensation qu’il y ressentait, c’était celle que l’on peut ressentir lorsque l’on pénètre dans certains bars, ceux des habitués, de la clientèle particulière, comme un regard pesant et lourd qui signifiait :
“Mais qu’est-ce que tu viens foutre chez nous ? Ne t’avises pas d’y changer quoi que ce soit ou gare à toi ! Tu n’es pas le bienvenu ici !”
Le travail accompli, ils vinrent avec des amis, tous s’extasièrent devant la beauté du lieu mais s’assombrirent en évoquant la somme de travail que cela représentait.
Ils apprirent avec joie que Franny était enceinte de quelques mois déjà. Quelques temps plus tard, Sabine lui annonça qu’elle attendait un enfant. Cela faisait deux ans qu’ils y travaillaient avec acharnement, ayant vainement tenté la conception dans des lieux magnifiques, sur les berges du lac Huron, non loin du Grand Canyon, dans les grandes prairies à bisons, sur les plages du Pacifique et dans la toundra d’Alaska. Ils avaient cessé d’y penser et c’est le moment que la vie avait attendu pour leur faire ce cadeau.
Ils se souvinrent de cette séance de verre tournant qui remontait à l’année précédente.
Sabine voulait absolument tenter de résoudre un cambriolage mystérieux par ce biais. Thierry n’était pas très chaud, pratiquer ce genre de chose dans l’endroit où l’on vivait lui semblait aussi sain que d’ouvrir la cage des fauves en visitant le zoo.
Sabine fit appel à son amie Dome qui avait déjà une certaine expérience dans le domaine et que Thierry considérait gentiment, mais avec un respect inspiré par une crainte diffuse, comme une sorcière. Il avait entendu parler de poupées de cire et d’épingles se trouvant dans son appartement.
S’il n’était pas convaincu de la validité de ces pseudo-contacts avec l’au-delà, il avait développé une théorie qu’il estimait satisfaisante pour les domaines para-normaux et qui tenait en une phrase : L’univers étant infini, tout est possible.
Franny, Frieda et Dome arrivèrent donc de Berlin, on prit un bon repas, coucha les enfants et dans la pénombre à peine brisée par une chandelle, on se mit à l’ouvrage.
Thierry avait posé une condition : Purifier au préalable l’appartement avec cet encens indien qu’ils nomment la sauge mais qui est une armoise. Les sioux pensaient que cette odeur pouvait chasser tout esprit mauvais et il préférait s’appuyer sur une tradition millénaire plutôt que sur ce spiritisme mal éclairé qui datait au plus de quelques centaines d’années.
Ceci fait, on commença à interroger ce qu’il convient d’appeler les esprits.
Ce fut celui d’un enfant qui se manifesta et disait avoir eu quatre ans au moment de son décès. Malgré son scepticisme, Thierry fut tout aussi troublé que les autres en observant le comportement du verre.
Au lieu de répondre aux questions, il semblait jouer sur le plateau de bois qui comportait un espace oui et non, les chiffres de 0 à 9 et les lettres de l’alphabet, comme il est d’usage, avec un ß en sus. Lorsqu’on lui posait une question, il dansait littéralement, allant joyeusement d’un bord à un autre, composant des suites de lettres inutilisables qu’ils mirent sur le compte de son jeune âge. Il ne répondait clairement qu’avec des oui et des non.
Il ne répondit d’ailleurs à aucunes des questions concernant le cambriolage, ce qui fit sourire Thierry intérieurement.
Par contre, semblant fatigué de ces préoccupations toutes matérielles, il allait d’un bout à l’autre du plateau, de Franny à Sabine et de Sabine à Franny. Il semblait presque câliner ces deux femmes. Il ignorait royalement Dome, Frieda et Thierry et se concentrait sur les deux autres, il les frôlaient, s’éloignait de quelques millimètres puis revenait à la charge comme le font les chats en désir de caresse. Tous les participants furent émus par ce comportement singulier et ils décidèrent enfin de laisser cet enfant reposer en paix.
Sabine et Thierry pensèrent que ce comportement pouvait s’expliquer maintenant à l’annonce des grossesses simultanées.
- Incroyable…
- Oui… Tu crois au destin ?
- Non ! Et toi ?
- Pas vraiment… Je pense que nous avons toujours plusieurs avenirs possibles et que nous modifions ces futurs probables en fonction de nos choix. Un genre de libre arbitre si tu veux. Un peu comme un match de football, il se passe beaucoup de choses qui ne sont pas prévues pendant le jeu mais dans un cadre très délimité, celui du terrain et des règles.
- Tu crois donc que notre chemin est pré-tracé ?
- Oui et non… Il ne faut pas penser linéaire. La génétique n’est-elle pas une destinée ? Si le destin existe physiquement, biologiquement, pourquoi ne pas envisager qu’il puisse exister sur un plan spirituel ?
- Effectivement, je n’avais pas envisagé la génétique sous cet angle. Je ne comprends pas bien ce que tu veux dire par penser linéaire.
- Notre représentation du monde est linéaire, nos raisonnements sont linéaires. La raison est peut-être une prison ? Le physicien quantique devient un chaman, il est obligé d’accepter d’intégrer des éléments scientifiquement non-prouvés dans sa représentation du monde afin qu’elle demeure cohérente, il est amené à ne plus penser linéairement.
- Je ne comprends pas mieux.
- Moi non plus… Je m’intéresse aux photons mais aussi à l’Esprit et je leur trouve bien des points communs, en particulier dans la remise en question de notre perception du temps et de l’espace.
- Continue s’il te plaît, sinon je vais me faire une migraine.
Image -Verre ordinaire – Icarus Vitae Inari – 13/07/2009 – Licence :













Moi je pense en spirale des possobilesz..c’est compliqué à exprimer.
j’ai participé à des séances de spiritisme dans ma jeunesse, et ma conclusion fut la suivante: télépathie avec l’inconscient d’un participant
edouard son dernierblog ..PETITE MORT
@ Edouard : Oui, je comprends la difficulté a expliquer. C’est pareil pour moi… Pour le spiritisme c’est une hypothèse valable, je n’ai pas de réponses toutes faites, seulement observé des choses troublantes.
Jamais essayé le spiritisme, ça me fait trop peur. Dur à expliquer, en effet, c’est tout en sensations.
Ca rejoint un peu mon avant dernier texte sur le déterminisme opposé au libre arbitre.
Prendre sa vie en main, des mots que je retourne comme un cube de bois, les faces sont toutes les mêmes ! Faut que je le jète (ce cube)sourire.
Jackie son dernierblog ..Chimères
@ Jackie : Oui, je comprends le cube.
Je reviens sur cette partie avant de lire la suite… Je trouve ces séances de spiritisme vraiment très troublantes…
Amitié Thierry.
Jackie son dernierblog ..Nuages au fil de l’eau
@ Jackie : Oui, ce fut troublant mais je ne le conseille pas en vérité. Amitié
Grands bonds en arrière pour moi… Étudiante, je me suis livrée avec des amis à des séances de spiritisme, avec le verre, oui et non, etc. J’ai pensé aussi qu’on était en télépathie avec l’inconscient de quelqu’un jusqu’au jour où j’ai noté sur une feuille quelques lettres mises bout à bout, sans signification apparente. J’étais en Fac de Lettres, j’ai eu envie de faire des recherches et en discutant avec un prof, nous avons pu déchiffrer quelques mots écrits dans un vieux dialecte néerlandais… Un autre jour, de la fumée dans le verre qui ensuite se brise en mille morceaux… Enfin, bref, je ne veux rien démontrer, juste témoigner… Troublant, et je ne le conseille pas non plus.
@ Martine : J’ai déjà entendu parler de fumée dans le verre et de verre qui se brise mais jamais les deux en une fois. C’est vraiment étrange ce qui peut s’y produire et je ne pense pas que je recommencerai un jour.
A maison étrange, pratiques étranges!
De nouvelles lignes se dessinent: la romance, le spiritisme, une petite touche de science.. Cette pelote là étant moins « forte » (profonde, pesante, prenante…) que les précédentes, c’est par cet ensemble qu’il faudrait commencer le recit pour amener l’épopée (mais j’ignore encore le « but » visé).
En plus, c’est Facile à dire.: là encore, le format blog ne facilite pas les choses…
A++
un détail: le mot conception prête à sourire…
michelDALMAZZO son dernierblog ..L’eau
@ Michel ; Oui, je comprends ce que tu veux dire. Par contre il y a une certaine ligne temporelle, malgré l’irruption permanente du passé, c’est celle de notre « prise en main » ou plutot le contraire, nous avons été pris en main par le moulin. Par contre, tu me donnes matière à reflexion, effectivement la distorsion temporelle pourrait aller dans les deux sens… C’est meme très intéressant mais cela devra attendre la rédaction complète, une fois le matériel posé, une vue d’ensemble sur le chantier et tout devient possible. Merci.