- Tu ne vas pas me croire !
- Mais si ! Raconte !
- Tu vas me prendre pour un dingue.
- Trop tard ! Tu es dingue, frappadingue, déboulonné, écartelé, atomisé, désintégré, alors tu n’as plus rien à perdre.
- Si ! Moi…
- Pardon ? Qui ?
- Bon, tu me gonfles. Alors je raconte :
Par un beau matin de février… Non, finalement, il n’était pas beau ce matin, il faisait gris et froid. Remarque… Ils s’aimaient.
Le soleil et la chaleur leur provenait de l’intérieur, même si la présence de l’agent immobilier, nommé Herr Radecke, ajoutait une touche de sombre au divin tableau. Oh, il était sympathique, un vrai boute-en-train, son humour n’était ni gras, ni visqueux. Non, il était tout simplement trop concentré sur son business, alors que les deux autres ouvraient grand leurs coeurs et leurs yeux sur les parcelles de monde qu’il leur présentait.
Ce matin là, à Salzmünde…
- Tu connais Salzmünde ?
- Non, qui connaît Salzmünde ?
- Moi, eux et puis l’agent immobilier aussi, un paquet de monde tout compte fait, mais je continue.
- Et moi, j’écoute.
- Les bouches à sel.
- Quoi ?
- C’est ce que signifie le nom du village, il y a des sources salées dans le coin…
ils virent un biotope humide de quelques hectares sur les berges de la Salza…
- Remarque, cela pourrait vouloir dire aussi “l’embouchure de la Salzke.”
- Quoi ?
- Salzmünde !
- Tu es pénible, comment veux-tu que je suive l’histoire si tu l’interromps tout le temps avec tes précisions débiles…
- Il faut juste savoir qu’en germain, lorsqu’un cours d’eau se déverse dans un autre, on parle de “Mündung”, d’embouchure.
- Tu vois, je te disais, tu es dingue et chiant… Et sourd en plus…
Sur les berges de la Salza, non loin du point de confluence avec la Saale, d’un côté la rivière, de l’autre les gens.
Ils rirent.
“Non, non, ce n’est pas ce qu’il nous faut pour installer un tipi et cultiver notre jardin.”
Ils virent également une carrière désaffectée, un lieu paradisiaque dans les environs de Wettin.
- Tu connais Wettin ?
- Tu me prends pour un con ?
- Non… Tout le monde connaît Wettin.
- Pas moi !
- Si, si ! Même sans le savoir, c’est le fief d’origine des Saxe-Cobourg-Gotha.
- Connais pas.
- Windsor ? Tu connais ?
- Bien sûr ! Les didis, le prince Charles, “God save the drag queen”…
- Et bien, ils ont changé le nom de la dynastie pendant la première guerre mondiale en Windsor, Saxe-Cobourg-Gotha faisait un peu trop penser à l’ennemi.
- Aaaah ! Ça au moins, c’est intéressant…
Ils prirent un sentier taillé à flanc de colline, le rouge du porphyre était presque orgueilleux du fait de l’absence de verdure, tout juste attendri par les touches roses de cette pierre magnifique. Ils montèrent tant qu’ils furent à hauteur d’yeux avec le château, profitant d’une vue plongeante et belle sur la vallée de la Saale, puis ils descendirent dans les entrailles de la colline pour y découvrir un petit lac aux eaux limpides. Tout près, se trouvait une exquise cabane en bois posée au beau milieu d’un plat. Quelques arbres, des bouleaux je crois, complétaient le tableau d’une touche picturale. Il faut dire que cet endroit de rêve appartenait à un peintre qui vivait aux États-unis et qui en voulait 120 000 $, de l’argent lourd pour un endroit sans eau, sans électricité et sans toilettes…
Ils sourirent.
“L’endroit est merveilleux mais nous recherchons pas un objet de luxe pour planter notre tipi et cultiver notre jardin.”
- Mais de quel jardin s’agit-il ?
- Un espace encore virtuel, il veut y planter des herbes aromatiques ou médicinales, des encens sioux, une hutte de sudation peut-être… Elle veut des fleurs et des fruits. De la beauté et de l’harmonie qu’ils désirent…
Ils se remirent en route dans cette voiture surchauffée qui contrastait si fort avec le froid rigoureux de l’extérieur, sans parler du petit sapin (mal)-odorant qui ornait le rétroviseur dans l’habitacle. Le professionnel de l’immobilier leur avait promis de leur montrer ses “Sonderobjekte”, ses objets particuliers, spéciaux, sensationnels, étranges, pas comme les autres, bref : sonderbar…
Ils reprirent le bac et la route vers Salzmünde, les ponts sont rares dans la région, la République Démocratique Allemande ayant plus volontiers bâti des murs…
Du lit de la rivière, ils arrivèrent sur le triste plateau qui la surplombe, leur regard effleura les terrils et les éoliennes éparses, les seuls points dans le paysage qui semblaient décidés à conquérir la dimension verticale.
- J’aime bien comment tu racontes… Moins quand tu radotes.
- Ils sont maintenant dans le pays de Mansfeld, un lieu chargé d’histoire d’où l’on extrait le cuivre depuis le néolithique, enfin peut-être est-ce l’âge du Bronze.
- Ah bon ?
- Pour les terrils et pour ton information.
- Continue !
1998 : 1 USD = 1,76 DM = 5,90 Francs
Image – Le château de Wettin et la Saale, Sachsen-Anhalt – David Meisel – 22/12/2007 – Licence :













« notre monde » : le titre de cette nouvelle – mais qui n’en est peut-être pas une mais dans le fonds cela n’est pas important – m’intriguait et je devine ce qu’il insinue…Quel est la part de vécu, de personnel, de fiction ? sont autant de questions que je me pose.
je trouve le procédé (narration, intervention du narrateur et du lecteur) habile : les précisions permettent de rendre réel le texte tout en ajoutant au mystère, au rêve. Une mise en abîme de la littérature, une réflexion sur le discours narratif qui loin de nuire à « Notre Monde » l’enrichit et le prolonge.
bravo !
Amitié,
PAT
@ Pat : … Je ne sais que répondre en fait, je ne saurais que souligner l’admiration que j’éprouve en comprenant la profondeur de ta lecture.
ça commence fort Thierry, je n’ai plus qu’une chose à faire: continuer la lecture
edouard son dernierblog ..PETITE MORT
@ Edouard : Et dans le cas de ce texte, je ne sais si tu fais bien. Sourire. Amitié
Les didis…ca commencent bien!MDR !
@ Seb : Sourire.
Il est temps que je commence la lecture de notre monde. J’attendais d’avoir un peu plus la forme pour attaquer ce gros morceau
Image superbe sur le chateau et la Saale!
@ Lubesac : Oui, la région, en particulier les vallées, est magnifique et elle est (trop) chargée d’histoire. Merci pour la lecture. Amitie. Thierry
Bonsoir Thierry,
La sélection de la photographie prouve que le narrateur est un homme de très bon goût.
La description des paysages, où les deux amoureux désirent planter leur tipi, est magnifique.
L’auteur cristallise le rouge de la roche magmatique, avec une grande poésie.
Avec un talent démesuré, Les citations historiques et géographiques sont incluses dans un récit de toute beauté.
L’auteur demeure un véritable jongleur qui contrôle sa création, tout jouant à son propre lecteur.
Amitié.
dédé.
dédé son dernierblog ..UN FROID DE CANARD
@ Dédé : Voilà un commentaire qui m’honore. Je dois t’avouer que la suite deviendra de moins en moins poétique, à mon grand regret d’ailleurs. Amitié. THierry
le goût de l’enfance : lorsque je butais sur un mot, une définition, je réclamais à hauts cris ma mère qui me renvoyait aux dicos, et je rétorquais « tu racontes mieux que les livres ! » Aujourd’hui il me faut écarter les murs pour aligner mes bouquins, et j’entends, j’écoute toujours ma mère là où elle est, une étoile parmi les étoiles. ceci dit est un peu long à l’introduction de ce que j’éprouve à cette première lecture de ce premier chapitre de « Notre monde », un sentiment étrange, délicieux et frissonnant, de lecture et d’oral, de tangible et de légende.
emmanuelle grangé son dernierblog .."une chambre à soi", inventaire de tiroir
@ Emmanuelle : Encore un commentaire que j’aimerais mettre dans un écrin, conserver jalousement comme les enfants leurs petits trésors et contempler de temps à autre, pour la beauté, le plaisir et l’émerveillement. Merci.