Accueil » esclavage

Petru Winidyu. FIN

22 juillet 2008 7 commentaires

- Je pourrai emprunter cet argent à votre société ?
- Nous ne sommes pas une banque !
- Vous ne pouvez pas faire ça à un collègue…
- Ne cherchez pas à travailler la corde sentimentale Winidyu. Répondez à ma question !
- Non.
- Non quoi ?
- Non, je ne suis pas capable de payer cette somme immédiatement.
- Aaaahh ! Nous en venons aux faits !
- Permett….
- Alors vous avez deux possibilités Monsieur Winidyu. Premièrement, c’est la pire, vous refusez d’accepter la seconde proposition et vous vous retrouvez en prison à vos frais. Il va sans dire que les intérêts et pénalités que vous devez à la Lee Trading Co. sont toujours dus et que celle-ci est en droit de vous réclamez l’intégralité de votre crédit, plus intérêts et pénalités en une fois. Vous restez en prison le temps qu’un membre de votre famille trouve la somme réclamée. Il est de mon devoir de vous signaler que soixante-dix pour-cent des personnes ayant opté pour cette solution demande la seconde option après quelques mois de détention, les trente pour-cent restant se partageant en deux groupes : Les suicides ou la prison à vie…
- Je connais ces chiffres…
- Alors vous savez aussi qu’il est de mon devoir de vous informer clairement de votre situation et que cette conversation est enregistrée conformément au nouveau code civil ?
- Je le sais aussi…
- Deuxièmement, vous acceptez la saisie corporelle, vous devenez ainsi la propriété de la Lee Trading Co. et votre dette intégrale, capital, intérêts et pénalités, se trouve ainsi annulée. Votre famille reçoit un certificat de l’annulation de la dette et un petit pactole qui sera calculé après examen médical et analyse de votre patrimoine génétique. Les descendants que vous pourriez engendrer en tant que propriété de la Lee Trading Co. seraient alors propriété de la Lee Trading Co. Vous pouvez refuser cette option et dans ce cas, votre famille ne toucherait pas d’argent. Vous m’avez bien compris ? Veuillez répondre clairement à ma question !

- Je sais que j’ai le droit à un temps de réflexion.
- Oui, c’est correct ! Par contre, attendu qu’il est déjà dix-huit heures et que vous tenez à faire usage de votre temps de réflexion, il est de mon devoir de vous informer que l’heure supplémentaire ainsi générée sera automatiquement ajoutée à votre dette.
- Je sais.
- Alors veuillez passer dans le local d’attente !

Ses expressions de tante ne me font plus rire du tout. Je suis abattu… Cela fait cinq ans que je travaille dans cette branche et j’en ai vu passer des types comme moi, toujours ce même discours, toujours ces mêmes visages, toujours ces mêmes excuses et toujours le même résultat.
Je pense à ma femme dans son lit d’hôpital, incapable de travailler… Accepter c’est la condamner à mort et refuser également. Je suis dans une impasse…
Je connais les données sur mon patrimoine génétique. J’avais fait faire les analyses par curiosité, pour savoir ce que je valais pour notre société et les résultats avaient donné la prime la plus élevée. Avec cet argent, ma femme pouvait survivre quelques années, peut-être même assez longtemps pour attendre que l’on ait trouvé un remède…
Je sais déjà que je vais accepter la saisie corporelle. Je vais lui objecter que c’est de l’esclavage, que l’esclavage est aboli et il me dira “Oh, quel vilain mot. Vous allez simplement signer un contrat avec la Lee Trading Co. l’autorisant à gérer votre corps et votre force de travail selon son bon vouloir. Il est entendu que vous restez un citoyen à part entière, avec sa liberté d’expression, son droit de vote et sa liberté de penser, seul votre corps et ses sous-produits sont la propriété de la Lee Trading Co. et il est également entendu que la Lee Trading Co. s’engage à préserver votre santé afin que vous puissiez jouir de vos droits et accomplir vos devoirs civiques.”
Je sais aussi qu’il a appris tout ce charabia lors d’un stage de quatre jours et je trouve même qu’il fait plutôt bien son travail.
Je lui objecterai que la nuance était sans importance et que je serai un esclave de facto et il me répondra que selon la définition juridique de l’esclavage, je serai un esclave si une entité juridique prétendait me posséder contre ma volonté et que dans le cas présent, ma signature se trouverait en bas du contrat, prouvant que j’acceptais de plein gré la cession de mon corps et de ses sous-produits à la Lee Trading Co.

Je me lève et frappe à la porte pour lui manifester que mon délai de réflexion était terminé.

- Alors Monsieur Winidyu ? Quelle est votre réponse ?
- Mais c’est de l’esclavage !
- Oh, quel vilain mot ! Vous allez…

La conversation se déroule comme dans le manuel et à la fin je dis : “J’accepte de signer le contrat.”
Il se réjouit, je signe et les deux policiers pénètrent dans la pièce. Il les renvoient et prend son téléphone. Après un moment, apparaissent deux colosses portant le brassard avec le triangle rouge des saisies corporelles sur lequel est inscrit : Propriété de Lee Trading Co. et en petit : Si vous trouvez ce brassard, veuillez contacter le 0800969622 (gratuit) et communiquez le numéro de série ci-après.
Les deux gaillards m’entraînent à l’extérieur et me guident vers ma nouvelle vie.
Reverrai-je un jour ma femme ?
Pendant que nous attendons l’ascenseur, je pense à ma vie passée.
Le crédit qui avait financé la voiture, la télévision HD, la maison dans un paquet de maisons toutes semblables, les vacances que nous passions avec des gens qui nous ressemblaient comme des frères, le chien robot Sony et toutes ces merdes devenues inutiles depuis la maladie de ma femme.
Je pense au boulot, ce travail que j’avais accompli avec tant de zèle, ignorant le sort de ceux qui se lamentaient devant moi. Peut-être que je retournerai dans mon bureau, loué à ma société par la Lee Trading Co. avec pour seule différence que je porterai le triangle rouge et qu’après le travail, je ne rentrerai pas à la maison mais dans le foyer appartenant à mon propriétaire.
Je pense le coeur serré à ma femme dans cet hôpital. J’aimerai la serrer dans mes bras une dernière fois.

“Mais de qui étais-je l’esclave avant tout cela ?”

“Ding !”

FIN

Retour à la page esclavage ?

7 Commentaires »

  • Petru Winidyu. Fin dit:

    [...] Petru Winidyu. Finwww.tby-liber.com/blogfr/?p=199 par wasicu il y a quelques secondes [...]

  • Pat dit:

    Ce texte sur un esclavage à venir fait froid dans le dos. Le monde que tu dessines n’est peut-être pas si éloigné de nous. Même si nous nous efforçons de croire le contraire.
    ta nouvelle, maîtrisée de bout en bout, est d’une lucidité féroce. La privation de liberté que tu évoques, la machine implacable et impitoyable qui tient de justice me fait penser à Kafka.
    Et ce “Ding” est porteur de toutes les menaces. Amusant au début, il en devient effrayant à la fin.
    Bravo.
    Amitié.
    PAT

  • tby (author) dit:

    @Pat -
    Oui, Kafka, je pensais plus à Brazil le film en rédigeant la nouvelle mais les deux mondes sont très semblables. Merci de tes commentaires toujours intéressant de précision. Thierry

  • dédé dit:

    Bonsoir Thierry,

    Tragique possible réalité que l’on effleure pour l’instant. Il ne manque plus que le “Ding” pour qu’une majorité d’êtres portent le triangle rouge.
    Bravo pour cette nouvelle qui reste une mise en garde préventive pour le futur.
    Amitié.
    dédé.

  • fabienne dit:

    Bravo pour ce texte. J’ai bien peur que tu sois visionnaire d’un futur relativement proche! Nous courons vers ce genre d’absurdité, et nos esprits léthargiques l’acceptent déjà, inconsciemment!
    Il est plus que jamais nécessaire de garder les yeux ouverts!
    Amicalement
    Fabienne

  • tby (author) dit:

    @fabienne -
    Bonjour Fabienne. Oui, c’est je le crains la tendance que prend notre société mondialisée. Du paysan indien qui vend un rein pour assurer sa subsistance à la négation complète (ou presque) de l’individu comme dans ma nouvelle, il n’y a malheureusement qu’un pas de fourmi…
    Merci de ta lecture.
    Thierry

  • lubesac dit:

    Eh, dis donc! Tu deviens drôlement expert dans ce genre de littérature!Regard incisif et lucide tu nous annonces la vie future….(j’y échapperai je pense!)
    On ne s’appartient déjà plus!Mais qui tire les ficelles?

Ajoutez votre réponse

Vous pouvez ajouter votre commentaire plus bas, ou faire un "trackback" sur votre site. Vous pouvez aussi vous abonnez aux commentaires via RSS.

Soyez agréable. Gardez-cet espace propre. Restez sur le sujet.

Vous pouvez utiliser ces étiquettes:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

Les "gravatars" sont permis, pour obtenir le votre, enregistrez vous sur Gravatar.