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10 avril, 2008

plage

Une petite aurore sale d’un jour d’hiver…

Nous sommes arrivés. Des bruits, de plus en plus insupportable le bruit.
Je veux dormir, enfin je crois.
Une salle pleine d’échos.
Des voix.
« – Cause la mort ?
- Noyade !
- Y a-t-il des indices d’une violence éventuelle ?
- Non, rien de récent.
- Autopsie ?
- Quoi ? Ah non ! On m’en a livré une trentaine… Pas question !
- Ah, je comprends… Bon ! Et bien mettez-le au frais. »

Un vacarme de chariot, une roue grince. Un bruit de tiroir, un long, très long tiroir.
On me soulève, on me pose. Le tiroir se ferme. Les bruits disparaissent.

L’humain…

Je ne sais plus combien de temps j’ai marché. Je suis tombé, tout en moi est tombé.
Abdel m’a ramassé, un vrai musulman. Il a soigné mes plaies, donné de l’eau et partagé avec moi sa nourriture. Il m’a offert un toit pour que je reprenne des forces et m’a fait comprendre avec son français maladroit qu’il m’emmènerait dans son camion ce soir, sur la côte.
Quand je lui proposais de l’argent, il refusait en souriant. Tu n’as pourtant presque rien Abdel…
Nous avons prié ensemble et j’aurais volontiers embrassé ce saint homme.
Le voyage, caché sous une couverture dans le camion. Abdel va chercher des produits maraîchers pour le marché, des produits juteux de la côte.
Il me dépose sur une plage et me fait comprendre que je dois attendre là, que quelqu’un viendra.
Abdel s’éloigne et son aura calme et apaisante me manque déjà.
Je lui ai dit: « Tu es un père pour moi. Tu m’as donné la vie ! »
Il a souri et haussé les épaules.

Ils en parlent.

fortresseurope.blogspot.com:
Un cimetière appelé mer. Personne ne peut dire combien de vies disparaissent chaque année dans la Méditerranée et dans l’Atlantique, devenues les charniers de la forteresse Europe. Les cadavres sont ramassés dans les filets des pêcheurs. À Níjar, près d’Almería, en Espagne, les pêcheurs de «La Pastora» ont pêchés les corps de quatre personnes dans les deux premières semaines d’octobre. Un autre bateau de pêche espagnol, le «Tiburón III», le 25 Octobre a sauvé le seul survivant d’une pirogue à la dérive, au large du Cap-Vert. Epuisé, il était assis entre sept cadavres. Les autres 50 passagers étaient morts les jours précédents et leurs corps avaient été abandonnés aux vagues par les survivants. Ils ont tous disparus, à plus de 300 km du Sénégal d’où ils étaient partis. Les routes se font de plus en plus longues, afin d’éviter les patrouilles européennes de Frontex au large des côtes africaines. Plus longues et plus dangereuses. A Kolda, une ville du Sénégal, le 19 octobre, 150 familles ont célébré les funérailles collectives pour leur 150 fils. Tous sont morts en essayant de rejoindre les îles Canaries, alors que leur pirogue a coulé parce que surchargée. Durant les premiers dix mois de 2007, les victimes au large des îles Canaries sont au moins 444, dont 392 portés disparus. En 2006 les victimes de l’archipel avaient étés au moins 1.035. Le nombre des arrivées a diminué de 75%. Mais les gens continuent à mourir, ainsi que sur la côte Africaine, au Maroc, la chasse à l’homme n a jamais cessé.

Le passage…

Je donne ce qui me reste à l’homme devant moi. Il me regarde dédaigneux, il est mécontent de la somme. Il me fait signe d’embarquer. Avec les vagues, j’ai du mal à monter sur le rafiot. Des mains se tendent, noires. Nous sommes une quarantaine sur cette barcasse. Les uns rient, les autres parlent, d’autres encore se replient dans un profond silence. L’excitation est palpable, demain matin nous serons en Europe.
Comme les autres j’ai brûlé mes papiers. Il faut le faire, c’est une loi espagnole qui veut ça. Si tu as un nom et un pays, ils te renvoient. Si tu n’es rien qu’un être humain, ils te gardent…
Je ne comprends pas pourquoi, mais je fais comme les autres.
Je pense à Mogosébé et je pleure dans mon cœur.

Un conte de fée…

Ivan Briscoe, journaliste au Courrier de l’UNESCO.

« Je suis de la couleur de ceux qu’on persécute. »
Alphonse de Lamartine, poète français (1790-1869)

Selon tous les experts, l’Union européenne a besoin d’immigrants. Ses responsables l’admettent, mais craignent les réactions xénophobes.
Quand Huzefa Hundekari a décidé de changer d’horizon, l’Europe de l’Ouest lui a ouvert ses portes. Encouragé par la bienveillance des services de l’immigration et par la perspective d’un salaire alléchant, ce jeune Indien de 29 ans, cadre dans une multinationale de l’informatique, s’est très vite installé à Francfort (RFA). «La procédure est simple. On vous demande une série de papiers et, 15 à 20 jours plus tard, vous recevez votre permis de travail», explique-t-il.
Du point de vue des occupants d’un squat situé au cœur de Paris, l’expérience d’Huzefa Hundekari relève du conte de fées. Voici dix ans, Mamadou Traoré, âgé aujourd’hui de 35 ans, quittait le Mali en quête d’une vie nouvelle. Après trois mois et des milliers de kilomètres dans le désert, une traversée de l’Algérie à l’aube de la guerre civile et un périple en Méditerranée sur une embarcation sommaire, il arrivait à Paris sans un sou et sans relations.

Une vague…

Nous sommes en route depuis un moment et je me réjouis des vêtements chauds que je porte sur moi.
L’Europe est là, on en voit les lumières.
Nous prenons des vagues par le travers, le vent s’est levé.
Nous sommes tous trempés.
Le visage du passeur est contracté, il a peur, c’est manifeste !
Je pense à Maman au pays, je me force à penser à sa fierté quand elle recevra le premier mandat.
Une grosse vague penche notre embarcation dangereusement sur tribord.
Elle est suivie d’une autre, plus petite mais qui appuie le mouvement.
L’eau s’engouffre dans la barcasse, les gens crient.
Je nage dans la nuit. J’entends les appels, le moteur qui tourne encore un moment.
Puis, plus rien…

Bambara

Une petite aurore sale d’un jour d’hiver…

Je comprends les mots. Oui ! Je suis !
Ils sont aussi ! Nous sommes! Tout comme vous, pas seulement des cadavres !
Nous sommes, nous aimons, nous souffrons. Comme vous !
Nous ne voulons que vivre. Oh, pas grand-chose, les miettes de votre gâteau qui sent si bon et si loin. Un petit espace pour vivre, chez vous, loin de chez nous. Pour faire vivre nos enfants, nos parents, ceux qui n’ont rien. Un petit rayon de votre lumière, si chère…

Je suis !

Je vais dormir maintenant…

FIN

Soso par Thierry Benquey est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

Creative Commons License

Image – La plage -Johann Dréo 2004 – licence :

Licence Creative commons bysa

Image – Bambara -T L Miles- 2008 – licence :

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