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05 avril, 2008

Hector Pieterson Museum

Des ordres fusaient, ça et là… Je ressentais comme une libération de pouvoir enfin passer à l’action. Des blagues obscènes ou racistes résonnaient maintenant dans nos têtes. Les hommes relâchaient la pression pour laisser la place au flux d’adrénaline à venir.
Puis, nous apercevions leur avant-garde. Des gosses…
Nos chiens devenaient fous.
Des centaines d’enfants qui chantaient à pleins poumons.
Une marée humaine et noire qui avançait vers nous en courant, en dansant, en chantant…

Un ordre me tirait brutalement de cette fascination.
« Gaz lacrymogène – En avant ! »
Je pensais : « Allons, les enfants, rentrez sinon vous allez pleurer. »
J’entendais: « En joue ! »
Les manifestants stoppaient enfin hurlant des slogans anti-Apartheid.
Je pensais: « Là, ils vont avoir peur. »

Oui, la peur se lisait sur leur visage, mais on lisait aussi de la détermination.
Les aboiements des chiens devenaient hystériques, les maîtres-chien avaient grand-peine à les tenir.
Un sifflement strident, le haut parleur venait d’être allumé.
Une voix familière: « Cette manifestation est interdite ! Vous devez vous disperser immédiatement ! Il n’y aura pas de deuxième avertissement ! »
Bientôt, comme un ballet vulgaire, ils allaient nous jeter des pierres.
Je ne suis pas sûr que les gamins aient entendu quoique ce soit dans le chaos régnant ce jour là.
Malgré la fraîcheur, la sueur me baignait.
Je n’étais plus moi, j’étais une machine, j’étais un de ces chiens dont il suffisait de lâcher la laisse.
Je n’avais pas entendu l’ordre de faire feu pour les gaz.
Je voyais les yeux et les bouches des enfants s’agrandissant et les projectiles fumant partir dans les airs. La scène se jouait au ralenti. Les premiers rangs commençaient à se tourner pour fuir, ce qui leur était impossible, la foule étant trop compacte.
J’entendais un claquement sec, comme une fleur mortelle s’ouvrant brusquement.

On avait tiré…

Alors, amidonné dans mon éducation, ton éducation, Maman, endurci par les années de services, anesthésié par mon arrogance, je tirais.
Chaque coup portait la mort comme au stand de tir.
Moi, policier d’élite, tireur d’élite, je flinguais des gamins.
Sans sourciller, bien rodé.
Après avoir vidé mon premier chargeur, je passais au tir en rafale.
Je voyais les chairs exploser, les regards emplis de terreur ou sans expression aucune.
Je voyais, les pleurs, les grimaces de douleur, les yeux se fermant doucement.
J’étais le marionnettiste, fort comme le créateur.
Le reste étant sans importance, je te l’épargnerai. Tu as perdu ton fils, Maman, ce 16 juin à Soweto.
Notre grand pays à perdu un tueur, précis et travailleur. Ma femme à perdu un mari plein d’avenir, des galons jusque sous les yeux.
Mes enfants eux, ils ont gagné un vrai père et un grand nombre de frères et de sœurs.
Je t’explique :
Depuis ce massacre, chaque nuit je rêve…
Je vois venir à moi chacune de mes victimes, des enfants, des adolescents et même deux adultes dont je n’avais pas remarqué la mort. Ils sont là, ils ne disent rien, ils sont là et restent à me regarder. Pas même un regard vengeur, non, ils me regardent, c’est tout.
Je vois ce garçon, ce Hector Pietersen qu’on voyait dans le journal, mort porté par son frère.
Hector… Comme mon chien…
Il avait treize ans, Maman, comme mon fils.
Après la fusillade, je voyais les mères pleurant leurs enfants, je voyais ma mère pleurant Hannes.
C’est là que j’ai compris, que j’ai réalisé l’énormité de ce que j’avais accompli.
J’ai pris des somnifères pour lutter contre le rêve, cela n’agit qu’un moment.
Ils viennent.
Tous les soirs.
Me regardent, sans mot dire.
Je pleure, je crie, je m’excuse.
Rien n’y fait, ils viendront ce soir, ils viennent toujours.
Ils viendront demain également.
Plus jamais, je ne serai une machine car ils m’ont adopté, je suis leur père, je suis leur frère.

Je t’aime Maman, je ne t’en veux pas de m’avoir fait ce que je suis, toi aussi tu as grandi dans ce beau pays.
Je ne peux passer les fêtes avec toi, demain je rentre à l’hôpital où j’ai demandé un internement volontaire. Je n’en peux plus, Maman.

Je t’aime, ton Jan.

FIN

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Image Babak Fakhamzadeh 2005 – licence :

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