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28 septembre, 2009

Le blog du blogueur masqué ayant disparu, je republie ce texte en ces lieux. Il s’agit d’un guestblogging que j’avais rédigé pour son blog et qui traitait donc d’un avenir radieux. Cet avenir n’est pas tout à fait radieux, il est juste possible, envisageable et pour beaucoup seulement confortable. Cette notion de confort qui nous pousse à accepter bien des choses et surtout à investir notre confiance en des personnes ou des organismes qui ne pensent pas obligatoirement à faire notre bonheur, contrairement aux apparences.
Pourquoi remettre ce texte en ligne ?
Pour deux raisons simples, la première c’est que j’en suis l’auteur et que j’aimerais que ce texte demeure accessible. La seconde, c’est que je vais ouvrir un blog « peaulithique.wordpress.com » dont je vous reparlerai bientôt et qui traitera de questions qui me tiennent à coeur alors qu’elles n’ont rien à voir avec le raconteur d’histoires, avec le racontage d’histoires devrais-je dire.

Titre : Un avenir radieux
Sous-titre : As-tu peur de Boogle ?

Le 20 Janvier 2039

Nous regardons la cérémonie d’ouverture du mausolée avec mon grand-père et je vois une larme perler sur sa joue.

- Pourquoi tu pleures papi ?
- …
- Tu l’aimais pas pourtant ?
- C’est pas pour lui que je pleure. C’est un vrai cauchemar. Te biles pas, ça va me passer avant que ça te reprennes…

Je suis troublé. Pourquoi papi est-il bouleversé par cette cérémonie qui ouvre au public le mausolée abritant le corps embaumé de Barack Obama?

- Come on papi…
- Raaah ! C’est à cause de vieux souvenirs. Les relents d’une époque oubliée où d’autres fous faisaient la queue à un autre endroit pour voir le cadavre d’un autre sale con. Ils ont juste changé les couleurs.
- Les couleurs ?
- Ahahahaha ! Oui, c’est l’ironie du truc. Avant c’était la place rouge, maintenant c’est la maison blanche… Tu trouves pas ça drôle ?
- …

Non, je ne trouve pas ça drôle… J’y comprends rien. Moi j’aimais bien Obama et j’ai même versé une larme quand il est mort, il y a deux semaines…

- Tu veux bien m’expliquer papi ?
- T’es sûr ? C’est long.
- J’ai tout mon temps, ma copine peut pas aujourd’hui.

Un éclair de malice traverse son regard.

- Tu vas redécouvrir les vertus du travail manuel ? Pas de cyber ce soir ?
- T’es dég…
- Tu sais, de mon temps on échangeait nos fluides corporels et puis on sortait pour rencontrer les copains.
- …
- Bon j’arrête ! Je voudrais pas te faire vomir sur ton moniteur aseptisé…

Des fois, papi c’est vraiment un vieux con !

- T’inquiète Barack, je le ferais plus. Tiens c’est comme tes parents, je leur parle plus depuis le jour où ils t’ont donné ce prénom. Une connerie pareille ça me rappelle trop un temps où beaucoup de garçons se retrouvèrent prénommés Adolf…
- Adolf ?
- Attends ! Je vais chercher un bouquin.
- Un bouquin ?
- Un livre, des pages en papier recouvertes de petits signes noirs, une antiquité. Mais t’y fais gaffe ?
- Oui, oui papi, va chercher ton truc.

Je me tourne vers le moniteur. Ma pupille est scannée et mon compte s’ouvre dans une nouvelle fenêtre. Pas de courrier, je vérifie rapidement l’état de mon avatar du dernier jeu à la mode, pas de problèmes, tout est au vert.

- Tiens ! C’est 1984 de Georges Orwell. Quand tu l’auras lu, tu comprendras mieux ce que je vais te raconter.
- Attends ! Je vais le downloader, comme ça tu pourras garder ton antiquité.
- Tu ne le trouveras pas ! Vas-y cherche !
- Tu as raison, il n’existe pas…
- Tiens, cherche “Election présidentielle 2008 aux États-unis d’Amérique.”
- Rien papi… T’inventes des trucs exprès ?
- Viens avec moi dans ma chambre.

Une fois dans la chambre à coucher, je me sens mal à l’aise. Trop de lui, trop de son ADN. J’ai l’impression de le voir nu. S’il me dit de m’asseoir sur le lit, je vais défaillir. Non, il ouvre une armoire murale et je découvre là un matériel étrange.

- C’est quoi ?
- Ça mon bézot, c’est un PC, Personal Computer. Tu vois contrairement à vos moniteurs qui n’ont que la RAM nécessaire pour le cache, ce truc possède un disque dur et il est capable de stocker et de traiter de l’information. De mon temps, on avait tous des trucs comme ça, et puis sans qu’on y fasse attention, peu à peu, discrètement, tous les appareils sont devenus connectables au net. Ils se sont, comment dire, vidés de leur substance. En même temps, Boogle, un moteur de recherche de l’époque achetait tous les services possibles sur le web. Jusqu’au jour où grâce à la crise financière, il était devenu le seul et l’unique, l’omniscient, l’omnipotent. Alors profitant du chaos économique qui régnait et qui avait abattu la plupart des constructeurs de hardware, il a sorti son moniteur et sympathiquement stocké l’information pour nous. Il a révolutionné le web en créant son propre code et les vieilles machines ne pouvaient plus se connecter. C’est Boogle dans sa folie des grandeurs qui a fait en sorte que Barack Obama devienne président à vie, l’homme de la situation…
- Mais c’était comment avant ?
- Oh ! Ils étaient élus. On appelait ça la démocratie. C’est du grec, Dêmos le peuple et Kratos la puissance, la souveraineté. Mais laisse moi continuer. Au début Barack et Boogle n’avait pas grand chose en commun, si ce n’est du pouvoir. Quand on a du pouvoir, c’est comme une malédiction, on s’acharne à le conserver dans le pire des cas et à l’agrandir dans le meilleur.

Il crache. Un halo noir recouvre ma vue, je vacille.

- Pardon mon bézot. J’voulais pas t’effoucher, ni t’escofier. C’est à cause des autres menteux, y m’font folir. Attends, j’vais te préparer un p’tit canard.

Il m’allonge sur le lit. Je perds connaissance.

- Tu vas mieux ? Tiens, prends le canard !
Le calvados m’explose le palais mais je me réjouis de cette odeur familière. Je suis allongé sur le sol, il s’est rendu compte de son erreur. Je ne peux pas lui en vouloir, de son temps ce n’était pas comme ça et son temps il a commencé en 1959.
Je me remets doucement. Il a allumé son PC.

- Je continue ?
- Oui papi. Tu sais c’est juste que…
- Je sais, je sais… Alors… Ah oui. La crise financière amenait Obama à prendre des mesures radicales et à abolir les lois anti-trusts pour permettre la survie des plus forts. Boogle et lui marchaient maintenant main dans la main vers un avenir qu’ils nous promettaient radieux. Il faut dire que partout ailleurs c’était l’enfer. La Russie se décomposait dans une guerre civile dont les soubresauts atomiques faisaient vibrer la planète entière. L’Europe se voyait contrainte de devenir un deuxième Porto-Rico. Les délires d’Hugo Chavez, le président du Venezuela, déclenchait l’intervention des troupes US et le début d’une guerre permanente dans toute l’Amérique du Sud. Tu verras dans le livre comme c’est utile une guerre permanente. Ah ça y est, nous sommes on-line.

Je regarde le moniteur du PC et y vois défiler des symboles bizarres.

- C’est quoi ?
- Oh c’est rien. C’est que mon PC ne peut pas lire le code Boogle, je passe en émulation VT-100 et je vais te montrer quelque chose qui va t’intéresser.
- VT-100 ?
- Hihihi. C’est trop compliqué à t’expliquer mais c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour pouvoir rentrer sur leurs serveurs. Tu vois Boogle nous interdit l’accès à certaines informations, mais il conserve tous les vieux trucs. Regarde ! C’est mon blog d’il y a trente ans.
- Un blog ?
- Regarde !

Ses yeux pétillent de jeunesse et il est fier comme un coq.
Je lis un texte relatant les impressions de papi à propos de l’élection de Barack Obama. Il y est question d’une guerre obscure entre le Hamas et Israël qu’on ne devait pas nommer guerre mais conflit asymétrique. De la conjonction des intérêts de la Chine et de l’Amérique qu’il nommait “chimérique”.

- T’es eplapourdi ? Hein ?

Oui papi, je suis eplapourdi… J’aime bien qu’il parle son dialecte cauchois quand il est excité.

- Tiens ! Regarde maintenant ! Ça te rappelle rien ?

Je vois une page qui ressemble beaucoup à la page d’accueil de Boogle lorsque nous nous connectons, sauf que là c’est inscrit Facebook ???

- Que des vieux trucs. Tu vois moi aussi je parlais aux murs de mon temps sauf que maintenant je sais qu’ils ont des oreilles…

Murs, oreilles… Soudain je comprends et nous rions ensemble. Parler aux murs, écrire sur le wall…

- Bon je déconnecte, j’ai peur qu’ils nous repèrent. Tu vois gamin, c’est de mon temps que ça a commencé ce merdier. On a rien vu venir… Si tu veux, tu peux utiliser mon PC pour rétablir la vérité, la justice. Moi j’suis trop vieux pour ça.
- On verra papi, on verra….
- Tu sais quoi, je vais me faire une petite sieste.
- T’as raison papi, t’as raison.

Je ferme la porte derrière moi et je me dirige vers le moniteur. On y annonce que le nouveau président à vie sera connu demain lors de l’ouverture du testament de Barack Obama. La normalité qui transpire de cette annonce me rassure. Je pense au monde caché du papi, au potentiel incroyablement dangereux et subversif de cette machine, ce PC bruyant…
Toujours pas de mails…
C’est sans y penser vraiment que je clique sur le bouton “signaler un abus”.

FIN

Dialecte normand du pays de Caux

Bézot : Enfant.
Effoucher : Effrayer
Escofier : Tuer
Menteux : Menteur
Folir : Devenir fou
Petit canard : sucre trempé dans du calvados
Eplapourdi : Ebahi

« Je pense depuis longtemps que si un jour les méthodes de destruction de plus en plus efficaces finissent par rayer notre espèce de la planète, ce ne sera pas la cruauté qui sera la cause de notre extinction, et moins encore, bien entendu, l’indignation qu’éveille la cruauté, ni même les représailles et la vengeance qu’elle s’attire… mais la docilité, l’absence de responsabilité de l’homme moderne, son acceptation vile et servile du moindre décret public. Les horreurs auxquelles nous avons assisté, les horreurs encore plus abominables auxquelles nous allons maintenant assister, ne signalent pas que les rebelles, les insubordonnés, les réfractaires sont de plus en plus nombreux dans le monde, mais plutôt qu’il y a de plus en plus d’hommes obéissants et dociles ».

Georges BERNANOS

Merci à Laure Pouliquen pour m’avoir fait découvrir ce texte de Bernanos qui passe si bien avec mon propos.
À bientôt.
Thierry

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