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26 juin, 2008

People living in the street (SDF), Canal Saint Martin, Paris

DEFENSE DE RESSUSCITER LES GINETTES

Attendant les délices, j’embrassais Ginette.
La boulangère laissait entendre des hauts-le-corps.
Cela nous amusait, Ginette et moi.

Nous sortions, pliés de rire et nous allions vers l’épicerie qui se trouvait à quelques pas.
En passant devant le magasin d’électroménager, j’étais capté par des images sur une télévision à écran plasma. La grandeur servait bien les images, les images de mort et de destruction. Sur la bande passante, en bas de l’écran, je pouvais lire que le kamikaze de ce matin avait été identifié. Il s’agissait d’un jordanien, membre d’Al-Qaida, qui pour une raison inconnue avait raté l’ambassade du Pakistan sur le trottoir d’en face et était venu finir sa misérable existence dans le mur de l’asile.
Papa ne pouvait pas sentir ces fous de lui et je distinguais là la trace de son humour un peu particulier.
La photographie du terroriste apparaissait maintenant et je reconnaissais en ce jeune homme plein de promesses, la tête sur laquelle j’avais trébuché en fuyant le monde blanc.
Ginette m’attendait devant cette avalanche de couleurs, pendant que je pénétrais dans le magasin de Monsieur Ali Ben Jamoul, l’épicier et que je nous achetais divers aliments. Avec le reste de mon argent, je prenais quelques cartons du délicieux Jéovaor.
Nous rejoignions les autres, faisant la fête jusqu’au soir en nous empiffrant de toasts au saucisson sec, au pâté de foi (pas résisté) et au brie de Meaux pasteurisé.
Le tout arrosé d’un divin Jéovaor que j’oubliais même, les heures passant, de transformer en vin.
La nuit tombée, les autres se retiraient dans leurs tentes sur les bords du canal.
Lucien, le cœur serré, s’isolait en grand chevalier.
Ginette et moi, nous plongions dans les eaux noires du canal, nous embrassant furieusement, nous dévorant du regard et riant impudents à la face du sombre.
Jamais je n’aurai pensé au romantique de ce bord de canal, les lumières de la ville valant tous les couchers de soleil, les rumeurs de la ville valant toutes les vagues, les bras de Ginette valant toutes les femmes.
Nous nous sommes aimés furieusement dans sa petite tente à cent francs.
La chaleur de nos étreintes valant tous les duvets, les effluves de nos corps valant tous les fumets.
Je dormais, heureux et repu, quand j’entendais de nouveau la musique préférée de mon père.
« – Mon fils !
- Oui papa ?
- Demain tu rencontreras des vilains, ils se sont éloignés de moi. Ramène-les en mon sein !
- Oui papa !
- Fiston ?
- Oui ?
- Elle te plaît Ginette ?
- Ouuuuiii ! Elle est trop belle !
- Profites-en, cela ne durera point !
- Mais… Noooonnnn… Pas ma Ginette.
- Ne sois pas triste, fils, tu n’es pas ici-bas pour la rigolade, tu as du travail !
- Papa, je t’en prie, je fais toutes tes galères, ramasse toutes tes merdes, tu peux pas me faire ça !
- Suffit ! Je te la garderai au chaud auprès de moi !
- Oui, papa !

Bon, c’était mieux que rien. Même si désincarnée, près de papa, ça serait certainement moins agréable avec Ginette.

Je la réveillais et nous faisions de nouveau l’amour.
Nous étions baigné dans une aura divine et flottions dans les airs.
Papa avait mis le paquet pour faire passer la pilule.

Au réveil, Ginette avait changé.
Elle paraissait nerveuse, presque souffrante et me disait qu’elle devait s’en aller.
Je la suivais, discrètement, jusqu’à une cour délabrée, entourée d’immeubles vétustes près de s’effondrer.
Ginette entrait dans un appartement, j’attendais caché dans les toilettes sur le palier.
Des hommes, des hommes et encore des hommes…
Des gémissements, une jouissance jouée, un sexe bafoué.
Mon cœur saignait pour Ginette, j’aurais voulu la prendre dans mes bras, lui faire oublier ces anonymes, ces sans-visages, ces queues fébriles.
En début d’après-midi, elle sortait, la mine défaite et complètement sur les nerfs.
Je la suivais encore, jusque ce rendez-vous obscur sous une porte cochère, où disparaissaient ses quelques billets contre un paquet de poudre blanche.
Je la suivais toujours, comme une ombre délaissée, jusqu’au petit parc de stationnement souterrain. Là, étaient les vilains.
ils lui passaient une seringue, je voyais ma Ginette trembler d’excitation et d’envie, les veines gonflées par ce morceau de caoutchouc obscène.
Les vilains riaient.

Je sortais de l’ombre et d’un grand souffle faisait voler la poudre blanche.
Les vilains me regardaient un instant comme si, sous leurs yeux, je venais d’égorger leurs mères et ils s’abattaient sur moi comme une plaie d’Égypte.
Papa faisait jouer de sa musique afin que les vilains puissent l’entendre.
Moi, je leur insufflais un souffle d’extase religieuse et ils tombaient à genoux, les bras ouverts, le cœur à fleur de peau, les larmes aux yeux.
Je bouchais à jamais les récepteurs de leurs neurones rompus aux petites morts de l’héroïne.
Je les irradiais d’endorphines afin qu’ils éprouvent la joie et l’euphorie nécessaire à accueillir papa.
« – Je vois Dieu ! criait l’un d’eux.
- Moi aussi ! » répondait l’autre.
Je posais mon regard sur Ginette, elle était couchée là, la seringue fichée dans son bras.
Elle ne respirait plus, je hurlais ma douleur.
Je ne pouvais la ranimer, je ne pouvais aller contre la volonté de papa.
Je pleurais toute la nuit, la tenant dans mes bras et sentant son corps, peu à peu, se raidir.
C’est dur d’être le Messie.

Image – Tête réduite des jivaros du Pérou – Bernardo Bolanos – 18/12/2006 – Licence :

Licence Creative commons bysa

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