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19 juin, 2009

Bouleaux et pins

Nous apprîmes le russe et je comprenais enfin les mots qui s’étaient gravés dans ma mémoire en cette journée funeste. Ce chauffeur soviétique hurlait : “Mon fils ! Il pourrait être mon fils ! Pardon ! Pardon !”

Je ne saurai jamais le nom de cet homme, aussi je l’ai nommé Serguei, idiotement comme si tous les russes qui faisaient preuve de compassion envers leurs semblables s’appelaient Serguei. Le mien s’appelle Youri, mon bon russe à moi, nous sommes mariés depuis longtemps, aussi lorsque son armée rouge quittait notre pays, il était resté en Allemagne et nous vivons près de Dresde. Je le soupçonne d’être un espion mais nous n’en parlons pas. En effet, comment cet officier apprécié par sa hiérarchie avait bien pu se libérer de ses obligations militaires pour rester avec sa femme ? Il a ses secrets et j’ai les miens. Comme mes deux Serguei qui sont mes fougueux amants imaginaires lorsque Youri part longtemps pour son travail.

On nous a montré sans pudeur les films sur la libération des camps de la mort. Nous les avons regardé sans pudeur également. Nous avons vu tellement de morts… Les films de propagande aussi. Nous avons appris à respecter à sa juste valeur le sacrifice que l’Union Soviétique avait accompli pour nous libérer des barbares nazis.

Après deux ans, nous fûmes convoqués au parloir sans que l’on prenne la peine de nous indiquer le pourquoi. Dans un coin de la pièce se tenait un unijambiste qui s’appuyait sur ses béquilles. Il fumait une de ces cigarettes russes. Lorsque qu’il ouvrit la bouche et prononça : “Lotti, Lievchen, c’est moi Adolf.” Je crus tomber sans connaissance. Livia se jeta vers lui, manquant de le faire tomber dans sa fougue. La joie de nos retrouvailles prit brutalement fin lorsqu’il nous apprit qu’il était dans un autre orphelinat. Il nous promit de venir nous visiter. Il nous promit que nous serions de nouveau une famille quand il serait assez vieux pour quitter l’institution et capable de s’occuper de nous.

Après six ans dans cet orphelinat, ils nous convoquèrent une nouvelle fois au parloir. Nous pensions revoir Adolf qui venait rarement. Il était bien là, sur son visage s’affichait un sourire radieux. Assis sur un banc, la tête basse, un homme d’une maigreur terrifiante semblait dormir. Lorsque nous nous approchâmes et qu’il ouvrit les yeux, je reconnus Vati et son sourire éveilla en moi la plus délicieuse des tempêtes. Sa voix était toujours aussi douce mais il semblait qu’il avait du mal à respirer. Livia qui ne le reconnaissait pas, restait un peu à l’écart. Nous parlâmes longuement et il nous apprit que l’on était sans nouvelles de Mutti et d’Hans. Il nous apprit que notre place était ici, que nous devions oublier le village et la maison. Que celle-ci était maintenant occupée par des russes en territoire russe et que nous ne pourrions jamais y retourner. Surtout y retourner pourquoi faire nous disait-il. Il nous disait sans cesse comme il était fier de ce que nous avions fait, comme il était heureux de nous voir si grands, comme nous étions de belles jeunes filles maintenant, que nous allions de nouveau vivre ensemble. Vati était là et pourtant… Il était absent. Dans ses yeux, je croyais deviner le village et maman, je croyais y voir aussi la toundra et le froid, la faim et la souffrance.

Le bonheur de notre vie de famille retrouvée fut de courte durée. Livia fut celle qui s’y sentait le mieux, je pense qu’elle était heureuse d’avoir retrouvé un semblant, un mirage de la vie d’avant. Elle s’y accrochait avec une énergie remarquable. Adolf et moi étions conscient de la chance que nous offrait la vie de nous refaire des racines. Mais Vati qui avait toujours été autoritaire, était bien incapable de s’adapter à ces enfants d’acier que la guerre lui avait laissé. La captivité l’avait tellement affaibli qu’il ne pouvait pas travailler, aussi il sombra dans l’alcool et mourut quatre ans plus tard de la tuberculose. Il fut enterré, nous avons pleuré, surtout Livia.

Adolf souffrait maintenant du diabète, maladie qui lui coûta sa dernière jambe et la vie quelques temps après pendant un coma prolongé. La vodka et cette maladie ne font pas bon ménage et depuis Serguei, nous avions prit tous trois goût à ce breuvage.

Lievchen partit faire ses études à Berlin. Elle y rencontra un étudiant français et quitta le pays par voie de mariage. Nous nous écrivons régulièrement, la relation qui s’est forgé entre nous est indestructible même si nous n’évoquons jamais l’ancien temps. Pourquoi faire ? il revient de toute façon sans cesse, nous poursuit dans nos cauchemars et hante nos pensées.

Pourtant, depuis que Youri est à la retraite…
Depuis que le mur est tombé et qu’il nous est possible de voyager…

Je ressens le profond désir de retourner dans notre village près de Tilsit. Je voudrais voir la maison et ses nouveaux occupants. Aller me recueillir sur les tombes d’Alfred et de Frieda. En un sens, elles sont aussi celle de Mutti, d’Hans, d’Ute, d’Adolf et de Vati.
Youri me dit que ce n’est pas une bonne idée que de remuer ces vieux souvenirs mais je lui réponds qu’en moi, ils sont encore tous très vivants. Je ne lui dit pas qu’une fois encore dans ma vie, je voudrais respirer l’air de mon pays, que je voudrais voir les visages de mes morts dans les bouleaux, les sapins ou les trembles. Ces visages dont j’ai oublié la forme… Je n’ai qu’une photo de Vati ou il ressemble à un fantôme et une d’Adolf sur son lit de mort… Je crois que c’est mon enfance volée que je voudrais retrouver en ces lieux qui connaissent à nouveau la paix, revoir cette campagne et ces bois sans cadavres, sans incendies, sans militaires. Tout comme lorsque j’étais petite. Aller porter des fleurs au cimetière pour Oma Ackermann et lui demander de ne plus me visiter les nuits, avec ses orbites noires et son sourire éternel.

Afin de faire la paix avec Dieu qui nous a oublié. Afin de faire la paix avec l’enfant-loup.

Image – Paysage de Sologne : fenasses, pins sylvestre, bouleaux – 2007 – Lharsayn – licence :

Texte – © 2009 Thierry Benquey – Tous droits réservés

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