
Nous repartîmes sur la route, direction le Sud-Ouest, la Baltique. Mère voulut que nous marchions le plus possible, afin d’avoir chaud disait-elle, aussi nous marchions.
Nous nous restaurâmes au bord de la route, du pain et du fromage, le délicieux Tilsiter.
D’autres réfugiés nous dépassèrent, dont une famille du village.
Plus tard dans l’après-midi passèrent quelques avions, ils allaient vers l’Ouest. Impossible de savoir s’ils étaient des nôtres ou des leurs.
Le froid était terrible et nous étions maintenant tous recroquevillés sous les couettes dans la voiture. Plus question de marcher.
Le flot des fuyards allant vers le sud prit peu à peu de l’ampleur. Bientôt, nous fûmes une longue colonne qui s’étirait sur la route.
Des convois militaires remontèrent péniblement ce flot humain, les hommes semblaient épuisés, aucune lueur de vie dans leurs yeux à moitié clos. Nos hommes, ces héros qui montaient au front pour défendre les frontières d’un Reich (1) qui s’était voulu millénaire. L’un d’eux me montra une photographie sur laquelle je pus discerner une fillette en robe d’été, une fillette heureuse, radieuse. Il m’envoya un baiser et disparut, avalé par les flammes.
Je n’entendis pas l’explosion, je fus projetée dans les airs et atterris rudement dans le fossé, recouverte par la neige.
Sourde, je m’extirpais de mon linceul blanc pour voir des fleurs, blanches elles aussi qui s’élevaient de la route. Parfois elles atteignaient une voiture qui semblait ployer sous la charge, d’autres fois elles frappaient les gens, ceux-ci tombaient dans les poses les plus grotesques.
La beauté étrange du spectacle me fascina et je ne compris que nous étions attaqué que lorsque le son revint à moi, porteur d’horribles hurlements, de pleurs et du bruit de la mitraille. Le vrombissement des avions couvrait mes propres cris.
Je cherchais désespérément Mère et les autres mais de noirs nuages de fumée me masquaient la vue. Une éclaircie enfin…
Je vis alors quelque chose de terrifiant, quelque chose qui s’imprégna en moi pour toujours. Je vis les yeux d’un pilote, un instant, juste assez pour voir son sourire et le salut qu’il m’adressa. Le noir m’enveloppa de nouveau et je pleurai.
Les ennemis disparurent soudain et le volume des larmes prit toute son ampleur.
Je courus, appelant ma mère.
Une voix soudain : « Lotte ! Par ici ! Sous les arbres ! »
Malgré la mort, la haine, le froid, la douleur, je fus heureuse de les retrouver, le monde s’oubliant dans ma joie. Je n’étais plus seule.
Les soldats remontèrent dans leurs véhicules. Nous entendîmes une conversation, un officier, arrogant et superbe qui parlait à un civil.
« Dis-leur de quitter la route. La route c’est pour l’armée et l’armée c’est le danger. Vous gênez nos déplacements et puis je ne crois pas que les russes perdent leur temps à mitrailler des civils. »
Les soldats partirent, laissant les morts et les blessés, sans un regard, sans un mot. Ceux qui devaient nous protéger nous abandonnaient à notre sort…
Nous remontâmes en voiture, attendant sous les couettes que la colonne se remettent en route. La nuit tomba vite et avec elle vint le vent, un vent glacial. Utchen pleurait. Mère lui donna le sein et elle s’endormit.
C’est au petit matin que la colonne se remit en mouvement. Nous passions près des corps des victimes de la veille, des militaires, des vieux, des enfants, tous figés dans d’étranges postures.
La vie au village s’estompa dans le flou du réel comme un rêve qui s’attarde.
Il commença à neiger, de gros et beaux flocons.
À la croisée des chemins, des Feldgendarmes (2) faisaient signe aux réfugiés de partir dans les bois et c’est avec soulagement que nous obtempérions. Protégés par les arbres, le vent n’était plus si mordant et nous espérions être invisibles pour les avions, nos cœurs se réchauffèrent. Adolf joua avec Lievchen, ils jouaient avec leurs doigts simplement, les déplaçant comme deux jambes qui marchent.
Qu’il était bon d’entendre leurs rires.
Nous voyageâmes ainsi quatre jour et quatre nuit, des nuits sans feu et sans chaleur, des jours d’angoisse et de peur. Nous ne regardions même plus les morts.
Lorsque nous arrivâmes à Wehlau, c’était pour constater que le flot humain grossissait de toutes parts. Nous apprenions que le front avait cédé en voyant les mêmes convois militaires prendre la même direction que nous. La rumeur faisait état de massacres et de viols, certains disaient que le russe se vengeait, ce que je ne comprenais point. Que leur avais-je donc fait ?
Les adultes n’épargnaient plus les enfants de ces mots cruels. La peur était palpable et surtout elle avait pris goût et couleur.
Nous prîmes la route vers l’Ouest, puis peu après un homme nous fit part que les SS ne toléraient aucun réfugié sur la grand route. Il avait vu de ses yeux un récalcitrant se faire abattre.
Ses mots s’ancraient en moi sans même que j’y prête attention.
Mutti lui demanda ce que nous devions faire…
Sa réponse fut : « Rentrez chez vous et priez. »
Nos cœurs d’enfants s’arrêtèrent de battre, suspendus à la décision de notre mère. Nous avions peur du russe, une peur atroce, une peur viscérale mais nous n’en avions pas vu. Se représenter la maison, les lieux familiers, les coins secrets était d’une infinie douceur. Et puis cet homme n’avait-il pas dit…
Elle se décida pour la fuite et nous reprîmes le chemin de Königsberg. Nous pleurâmes silencieusement, pour ne pas attrister maman.
Ute tomba malade, son petit corps était brûlant de fièvre. Elle fit des convulsions alors Mère la maintint brièvement dans la froideur du vent.
« – Ne la couvrez pas trop. Si la température monte trop vite, maintenez la comme je l’ai fait. Mais surtout n’exposez au froid que les parties qui sont brûlantes. Lotte tu m’as compris ?
- Non Mutti…
- Si ses jambes sont très chaudes alors découvre les jambes et pas le reste.
- Bien Mère. »

Cette nuit là, elle prit le risque de faire du feu pour ses enfants. Ce fut ce feu, la fumée de notre petit foyer qui attira les avions dans la faible lumière du matin. Une petite colonne de fumée qui montait dans un ciel sans nuage, elle montait droit comme un doigt pointant sur nous.
Tout alla très vite.
Le vacarme de leurs moteurs, celui de leurs armes.
Ils ne firent qu’un passage, comme s’ils voulaient s’alléger avant de prendre la direction du retour.
Lorsque nous sortions la tête de sous les couettes, c’était pour voir le cheval mort et l’autre sérieusement blessé qui hurlait.
Adolf sauta au sol pour le libérer et l’animal s’enfuit, la forêt toute entière résonnait de ses cris.
Mère nous tournait le dos. Quand elle se retourna à nos appels, son visage livide regardait un point invisible, dans nous, au-delà de nous. De ses bras où elle tenait Ute, s’écoulait du sang, un beau sang rouge qui tombait goutte à goutte sur la neige.
Je pensai à Blanche-neige et sans bien savoir pourquoi, les pleurs montèrent en moi.
(1) Reich – Empire.
(2) Feldgendarme – police militaire.
Image – Le port de Pillau Prusse Orientale janvier 1945 – Bundesarchiv – licence :
Image – Lavochkin La-9 – 2006 – Mpj17 – licence :
Texte – © 2009 Thierry Benquey – Tous droits réservés














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Superbe récit…j’ai soudain très froid. Sans voix.
Cette débâcle des civils refait surface, ces gens mitraillés par les avions et tous ces drames de la mort subite. Terriblement évocateur!
Le sang sur la neige!Terrifiant de beauté!
Étrange beauté des fleurs de neige après l’explosion!
Ce texte est conforme au récit que m’avait fait une vieille grand-mère que je connaissais bien. Elle avait quitté sa Belgique natale avec sa famille, empruntant les routes avec des civils candidats à des jours meilleurs en France.
Elle y avait perdu une jambe emportée lors d’un bombardement. Elle avait 15 ans.
Bonne journée.
@ Sandy : Oui, moi c’est ma mère qui me racontait ses aventures, elle qui pleurait à chaque fois que nous avons vu la scène du bombardement dans jeux interdits. Amitié et bonne journée. Thierry
Même quand rôde la mort dans tes écrits, le style reste vivace..
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j’aime beaucoup Mère
je continue
je ne sais pas si le 1er com est bien parti
moi les rss, trackbacks, flux, je n’y connais rien !!
oui, les images sont toujours présentes, et la détresse immense, envers ces enfants, ces familles qui ne demandaient rien…
Etrange, comme les images sont toujours présentes…
@ Olga : C’est mon souhait en tant qu’auteur que de faire naitre des images dans l’esprit de mes lecteurs. Je ne suis pas un littéraire au sens « noble » du mot, je suis et je reste un raconteur d’histoires, un genre d’hybride qui peut en choquer certains, un mutant coincé entre la génération livre et la génération BD, télé et jeux vidéos. Je tente toujours de limiter mes descriptions au minimum afin de laisser la place qu’il mérite à mon lecteur. Je suis très heureux que ton commentaire me confirme que cela est possible. Merci Olga. Amitié. Thierry
Bonjour Thierry,
L’entête de l’article dévoile une photo qui donne froid dans le dos.
Les balles de la mitraille cueillent des vies, parmi les civils qui fuient.
Les mots décrivent cette tragédie avec pudeur et beauté.
Le sang de l’innocente victime tache la neige blanche.
Les phrases de l’auteur parviennent à montrer des images de cette détresse humaine.
Ce superbe récit est troublant par l’émotion qu’il transmet.
Amitié.
dédé.
.-= dede´s last blog ..LE SANG DES CHAINES =-.
@ Dédé : Premièrement, je suis super content de te voir ici mon ami, un ami commun se fait un peu de soucis et j’espère que tu vas bien. Je te remercie pour la qualité sans pareille de tes commentaires mon ami. A bientot. THierry