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08 avril, 2009

Bundesarchiv Pillau 1945

Nous repartîmes sur la route, direction le Sud-Ouest, la Baltique. Mère voulut que nous marchions le plus possible, afin d’avoir chaud disait-elle, aussi nous marchions.
Nous nous restaurâmes au bord de la route, du pain et du fromage, le délicieux Tilsiter.
D’autres réfugiés nous dépassèrent, dont une famille du village.
Plus tard dans l’après-midi passèrent quelques avions, ils allaient vers l’Ouest. Impossible de savoir s’ils étaient des nôtres ou des leurs.
Le froid était terrible et nous étions maintenant tous recroquevillés sous les couettes dans la voiture. Plus question de marcher.

Le flot des fuyards allant vers le sud prit peu à peu de l’ampleur. Bientôt, nous fûmes une longue colonne qui s’étirait sur la route.
Des convois militaires remontèrent péniblement ce flot humain, les hommes semblaient épuisés, aucune lueur de vie dans leurs yeux à moitié clos. Nos hommes, ces héros qui montaient au front pour défendre les frontières d’un Reich (1) qui s’était voulu millénaire. L’un d’eux me montra une photographie sur laquelle je pus discerner une fillette en robe d’été, une fillette heureuse, radieuse. Il m’envoya un baiser et disparut, avalé par les flammes.
Je n’entendis pas l’explosion, je fus projetée dans les airs et atterris rudement dans le fossé, recouverte par la neige.
Sourde, je m’extirpais de mon linceul blanc pour voir des fleurs, blanches elles aussi qui s’élevaient de la route. Parfois elles atteignaient une voiture qui semblait ployer sous la charge, d’autres fois elles frappaient les gens, ceux-ci tombaient dans les poses les plus grotesques.
La beauté étrange du spectacle me fascina et je ne compris que nous étions attaqué que lorsque le son revint à moi, porteur d’horribles hurlements, de pleurs et du bruit de la mitraille. Le vrombissement des avions couvrait mes propres cris.
Je cherchais désespérément Mère et les autres mais de noirs nuages de fumée me masquaient la vue. Une éclaircie enfin…
Je vis alors quelque chose de terrifiant, quelque chose qui s’imprégna en moi pour toujours. Je vis les yeux d’un pilote, un instant, juste assez pour voir son sourire et le salut qu’il m’adressa. Le noir m’enveloppa de nouveau et je pleurai.
Les ennemis disparurent soudain et le volume des larmes prit toute son ampleur.
Je courus, appelant ma mère.
Une voix soudain : « Lotte ! Par ici ! Sous les arbres ! »
Malgré la mort, la haine, le froid, la douleur, je fus heureuse de les retrouver, le monde s’oubliant dans ma joie. Je n’étais plus seule.

Les soldats remontèrent dans leurs véhicules. Nous entendîmes une conversation, un officier, arrogant et superbe qui parlait à un civil.

« Dis-leur de quitter la route. La route c’est pour l’armée et l’armée c’est le danger. Vous gênez nos déplacements et puis je ne crois pas que les russes perdent leur temps à mitrailler des civils. »

Les soldats partirent, laissant les morts et les blessés, sans un regard, sans un mot. Ceux qui devaient nous protéger nous abandonnaient à notre sort…
Nous remontâmes en voiture, attendant sous les couettes que la colonne se remettent en route. La nuit tomba vite et avec elle vint le vent, un vent glacial. Utchen pleurait. Mère lui donna le sein et elle s’endormit.
C’est au petit matin que la colonne se remit en mouvement. Nous passions près des corps des victimes de la veille, des militaires, des vieux, des enfants, tous figés dans d’étranges postures.
La vie au village s’estompa dans le flou du réel comme un rêve qui s’attarde.
Il commença à neiger, de gros et beaux flocons.

À la croisée des chemins, des Feldgendarmes (2) faisaient signe aux réfugiés de partir dans les bois et c’est avec soulagement que nous obtempérions. Protégés par les arbres, le vent n’était plus si mordant et nous espérions être invisibles pour les avions, nos cœurs se réchauffèrent. Adolf joua avec Lievchen, ils jouaient avec leurs doigts simplement, les déplaçant comme deux jambes qui marchent.
Qu’il était bon d’entendre leurs rires.
Nous voyageâmes ainsi quatre jour et quatre nuit, des nuits sans feu et sans chaleur, des jours d’angoisse et de peur. Nous ne regardions même plus les morts.
Lorsque nous arrivâmes à Wehlau, c’était pour constater que le flot humain grossissait de toutes parts. Nous apprenions que le front avait cédé en voyant les mêmes convois militaires prendre la même direction que nous. La rumeur faisait état de massacres et de viols, certains disaient que le russe se vengeait, ce que je ne comprenais point. Que leur avais-je donc fait ?
Les adultes n’épargnaient plus les enfants de ces mots cruels. La peur était palpable et surtout elle avait pris goût et couleur.
Nous prîmes la route vers l’Ouest, puis peu après un homme nous fit part que les SS ne toléraient aucun réfugié sur la grand route. Il avait vu de ses yeux un récalcitrant se faire abattre.
Ses mots s’ancraient en moi sans même que j’y prête attention.
Mutti lui demanda ce que nous devions faire…
Sa réponse fut : « Rentrez chez vous et priez. »

Nos cœurs d’enfants s’arrêtèrent de battre, suspendus à la décision de notre mère. Nous avions peur du russe, une peur atroce, une peur viscérale mais nous n’en avions pas vu. Se représenter la maison, les lieux familiers, les coins secrets était d’une infinie douceur. Et puis cet homme n’avait-il pas dit…
Elle se décida pour la fuite et nous reprîmes le chemin de Königsberg. Nous pleurâmes silencieusement, pour ne pas attrister maman.
Ute tomba malade, son petit corps était brûlant de fièvre. Elle fit des convulsions alors Mère la maintint brièvement dans la froideur du vent.
« – Ne la couvrez pas trop. Si la température monte trop vite, maintenez la comme je l’ai fait. Mais surtout n’exposez au froid que les parties qui sont brûlantes. Lotte tu m’as compris ?
- Non Mutti
- Si ses jambes sont très chaudes alors découvre les jambes et pas le reste.
- Bien Mère. »

Lavochkin La–9

Cette nuit là, elle prit le risque de faire du feu pour ses enfants. Ce fut ce feu, la fumée de notre petit foyer qui attira les avions dans la faible lumière du matin. Une petite colonne de fumée qui montait dans un ciel sans nuage, elle montait droit comme un doigt pointant sur nous.
Tout alla très vite.
Le vacarme de leurs moteurs, celui de leurs armes.
Ils ne firent qu’un passage, comme s’ils voulaient s’alléger avant de prendre la direction du retour.
Lorsque nous sortions la tête de sous les couettes, c’était pour voir le cheval mort et l’autre sérieusement blessé qui hurlait.
Adolf sauta au sol pour le libérer et l’animal s’enfuit, la forêt toute entière résonnait de ses cris.
Mère nous tournait le dos. Quand elle se retourna à nos appels, son visage livide regardait un point invisible, dans nous, au-delà de nous. De ses bras où elle tenait Ute, s’écoulait du sang, un beau sang rouge qui tombait goutte à goutte sur la neige.
Je pensai à Blanche-neige et sans bien savoir pourquoi, les pleurs montèrent en moi.

(1) Reich – Empire.
(2) Feldgendarme – police militaire.

Image – Le port de Pillau Prusse Orientale janvier 1945 – Bundesarchiv – licence :

Creative commons bysa

Image – Lavochkin La-9 – 2006 – Mpj17 – licence :

Creative commons by

Texte – © 2009 Thierry Benquey – Tous droits réservés

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