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19 juin, 2009

Canis lupus

Je descendis de la voiture et secouai Mutti qui ne répondait toujours pas à nos appels. Ce faisant, ses bras s’entrouvrirent et Ute tomba à terre, gisant là sans un mouvement. Une atroce déchirure à la tête dont s’écoulait abondamment le sang.
Mère sembla revenir à nous un instant, elle prit son avant-bras dans sa main et poussa un gémissement. Elle me regarda ensuite droit dans les yeux et me gifla, puis elle ramassa Ute et la berça tendrement, lui chantant cette chanson que nous aimions tant.

“Mama… Ute est morte…”
Ces mots me coûtaient une vie entière. Je crois bien être morte en les prononçant.
“Mutti, ton bras… Tu saignes…”
L’absence de réaction de Mère était terrifiante, aussi ayant besoin de chaleur humaine, je retournais avec les autres qui pleuraient.

Nous restâmes là, je préparai à manger pour mon frère et ma soeur. Maman ne nous voyait pas, ne nous parlait plus et nous pleurions souvent.
Les gens qui passèrent ne nous voyaient pas, ils n’entendaient pas nos pleurs. D’autres se jetèrent sur le cadavre du cheval et commencèrent à le dépecer. Adolf voulut s’interposer et fut giflé.
Mutti ne disait rien, elle berçait toujours le corps sans vie de notre petite soeur.

La nuit arriva et elle éteignit nos pleurs. Mère tournait en rond et chantonnait doucement.
C’est au matin que nous entendîmes les ronflements des moteurs. Comme dans un rêve des machines extraordinaires et puantes passaient auprès de nous, juchés sur les monstres, des soldats. Il en passa beaucoup et nous tremblions, réfugiés sous nos couettes.

Plus tard, ce fut de longues colonnes de fantassins qui eux aussi passaient sans nous voir, puis plus rien.
En fin d’après-midi, un camion s’arrêta près de nous. Des soldats en descendirent, ils n’étaient pas des nôtres.
L’un d’eux inspecta la voiture. Il souleva les couettes et nous découvrit, petit paquet de chair tremblante qui attendait la mort. Il nous sourit, posa le doigt sur sa bouche pour nous imposer le silence et laissa retomber la couette protectrice. Il continua de fouiller dans la voiture, sembla prendre quelque chose de lourd puis cria quelques mots dans une langue que nous ne connaissions pas.
Nous entendîmes Mère crier, un hurlement animal et profond, un hurlement de louve. Lievchen allait commencer à pleurer et je lui pressais la main sur la bouche.
Des bruits… Des cris… Le camion se remit en route et le silence nous envahit.

Lorsque tout parut calme, je sortis la tête. Je remarquai immédiatement l’absence du grand panier d’osier qui contenait la charcuterie.
J’osai regarder à l’extérieur pour ne voir que les bois et le chemin.

“Adolf ! Viens avec moi !”

Nous fîmes une exploration des alentours, pas de traces dans la neige. Nous appelâmes notre Mère, doucement d’abord, puis de plus en plus fort. Lievchen se joignait à nous.
Ce fut elle qui trouva le corps d’Ute qu’on avait jeté dans le fossé comme on jette un jouet brisé.
Les gens de l’étoile rouge nous avaient volé notre mère.
Nous ne voulions y croire. Comment croire à l’inacceptable ?
Adolf et ses douze ans, Lievchen et ses six ans, moi et mes neuf ans, trois petites flammes de chandelles abandonnées dans la nuit noire.
Nous creusâmes un trou aussi profond que possible dans la terre gelée, un trou creusé au couteau et nous y déposâmes le corps d’Ute.
“Tu connais une prière ?”
“Non… Enfin oui.”
“Lieber Gott, liebe Ute. Nous te laissons la garde d’Utchen, notre petite soeur. Nous l’aimons aussi prends en bien soin.”
Chacun de nous déposa un objet précieux, j’y laissais un ruban de satin rouge, Adolf y laissait une pièce de monnaie et Lievchen une grosse perle de bois.
“Il faut la recouvrir, nous avons besoin de pierres.” dit Adolf.
“Des pierres ? Pourquoi ?”
“Rappelle toi le chiot que nous avions enterré dans le jardin, le renard l’avait pris et nous avions pleuré.”
Nous cherchâmes des pierres en vain, si jamais pierres il y eut, elles étaient sous la neige.
Nous recouvrîmes alors la tombe de branchages.
“Leb wohl (1)!” furent nos derniers mots à l’adresse d’Ute.

Nous passâmes une horrible nuit, entrecoupée de cauchemars et de longs pleurs.
Au petit matin, alors que le froid terrible semblait vouloir geler nos souffles, nous entendions des bruits de moteurs, beaucoup de moteurs.
Croyant que j’avais pleuré toutes les larmes de mon corps, je parlais… Je parlais comme si les mots qui sortaient de ma bouche ne m’appartenaient pas.

“Adolf, Lievchen, nous rentrons ! Nous allons à la maison ! Prenez chacun une couette et une couverture et mettez les sur vos épaules. Adolf, aide moi à faire un baluchon, nous prenons tout ce que l’on peut emporter de comestible. Nous le porterons chacun son tour. Tu commences !”

Des ces yeux qui n’avaient plus de larmes jaillissaient des étincelles de reconnaissance. J’avais prononcé un mot magique : Maison.
Nous nous enfonçâmes dans les bois lorsque surgissait le premier camion, porteur lui aussi d’une vilaine étoile rouge.

Nous marchâmes pendant des heures. Lievchen avait vraiment du mal à progresser dans cette neige profonde. Nous devions pourtant éviter les routes et les chemins.

Alors que nous mangions, elle demandait : “Lotti ? C’est loin encore la maison ?”
Je ne savais que lui répondre ne sachant pas où nous étions.
“C’est loin… Nous y serons dans quelques jours, quelques semaines ?”
“Rooo. C’est loin alors…”
“Oui, très loin.”
“Tu crois que le chat sera encore là ?”
“Oui, les chats ne s’en vont jamais.”
“Aaaahhh. Je suis contente.”
“Tu crois que Mutti sera là ?”
“Je ne sais pas. Mais je sais que c’est là qu’elle viendra quand elle le pourra.”
“Aaaahh. Je voudrais déjà être à la maison.”
“Moi aussi Lievchen. Repose toi, nous devons marcher encore beaucoup.”

En début de soirée, nous arrivâmes sur un chemin. On discernait au loin une voiture bâchée, un cadavre de cheval sur lequel s’agitaient des formes sombres.

“Des loups ! Nous avons marché en rond !”

Emplis d’une terreur sacrée, la peur du loup si souvent martelée, nous suivîmes le chemin jusque tard dans la nuit, pour nous enfoncer dans les bois plus loin, très loin des loups et de nos peurs enfantines.

(1) Leb Wohl – Littéralement “Vis bien” – Une forme poétique d’adieu. Cette phrase est aussi bien prononcée lors des enterrements qu’avec les vivants que l’on craint de ne plus voir.

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Image – A Mount McKinley wolf – US National Park Service – licence :

Texte – © 2009 Thierry Benquey – Tous droits réservés

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