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19 juin, 2009

Winnetou

La nuit fut terrible, terriblement froide de l’absence d’un adulte, glacée par les hurlements des fauves et du vent.
Lorsqu’au petit matin nous soulevâmes les couvertures, je remarquai la pâleur du nez de Livia, une sinistre blancheur qui annonçait la gelure.
Mes pieds me faisaient souffrir, une sensation étrange entre douleur et endormissement. Je sus que nous étions en train de geler sur place et pris le nez de Lievchen délicatement entre mes mains.
« – Ne bouge pas petite sœur ! Tu as mal aux pieds ?
- Oui et aux mains aussi.
- Adolf ? Tu as mal ?
- Non, je me sens très bien, j’ai faim.
- Allume un feu ! »

Son visage blêmit, ses yeux s’ouvrirent plus grand ainsi que sa bouche. La terrible expérience était profondément marquée dans nos consciences.

« – Mais…
- Lievchen a des engelures et mes pieds me font mal. Nous devons nous réchauffer, sans feu nous ne pourrons plus marcher. »

Adolf se mit à briser des branches mortes sur les pins. Son visage affichait une détermination et une aisance qui me surprirent. Je crus voir Winnetou.

« – Tu sais Lottchen, j’ai repensé à notre marche d’hier. Nous avons marché en cercle parce que notre jambe gauche est plus faible que la droite, j’ai appris cela aux H.J. Si tu veux bien, je vais nous faire le guide. Je sais où se trouve l’étoile polaire pour les marches de nuit. Je sais que le soleil se lève à l’Est, qu’il poursuit sa course vers le Sud pour se coucher à l’Ouest et si les nuages le cachent, je sais que la mousse des arbres poussent au Nord. Je crois que je peux nous ramener à la maison.
- C’est bien Adolf, comme ça je pourrais m’occuper de Lievchen. Mais où as-tu appris tout cela ?
- Winnetou et les Pimpfe (1) ! Je crois même que je pourrais faire du feu sans allumettes. »

La nuit avait transformé notre frère. À partir de ce moment, il devint notre guide, notre protecteur, notre guerrier. Le petit garçon craintif de la veille avait été avalé par la peur.
Lorsque le feu fut prêt, Lievchen posa un regard admiratif sur Adolf, son compagnon de jeu, son confident aussi peut-être.

« – Adolf ?
- Oui Lievchen ?
- On joue que tu es papa ?
Une lueur d’une intense fierté s’alluma dans ses yeux.
- Oui ma fille. Lottchen, tu veux bien enlever les chaussures de ta petite sœur ? »

J’enlevai les bottes et les chaussettes de Livia et glissai ses petits pieds sous mes vêtements. Les engelures et leur traitement ne nous étaient pas inconnus et nous savions ce que nous avions à faire. Réchauffer doucement, ne pas masser, protéger les parties les plus menacées que sont les extrémités. J’enduisis le nez de Lievchen avec du beurre et lui ordonnai de mettre son écharpe sur celui-ci.
J’ôtai mes chaussures à mon tour, Adolf me prit les pieds et les posa sur la douce chaleur qui émanait de son corps. Celle du feu commençait à nous caresser et je fermais les yeux.
Une image s’imposa à moi. Les chaussons de paille ! Ils étaient restés dans la voiture. Nous devions y retourner.
J’en fis part à mon frère qui se tailla une lance dans le tronc d’un jeune pin.
« Pour les loups… » me dit-il.
Après avoir déjeuné et nous être bien réchauffé autour du feu, nous prîmes la route en direction présumée de la carriole. Adolf prit grand soin d’éteindre le feu avec de gros paquets de neige.
Lievchen gémissait à chaque pas, aussi confiai-je le balluchon de nourriture à Winnetou et la prenait sur mes épaules.
La marche fut très difficile mais nous avions enfin atteint la route.
Adolf nous fit signe de l’attendre et il se glissa jusque celle-ci comme l’aurait fait un éclaireur indien. De là, il nous fit signe de le rejoindre.
La progression fut beaucoup plus aisée et malgré les douleurs et les picotements de mes pieds, nous avançâmes bon train.
Le courage tout neuf de mon frère s’envola comme s’il n’avait jamais existé lorsque nous arrivâmes à la voiture. Celle-ci avait été pillée et la bâche avait disparu.
Mon cœur se serra en pensant que les chaussons de paille pouvaient bien avoir été emportés eux aussi. Je posai Lievchen sur le sol, par hasard à côté de la tombe d’Ute. Ce fut sa voix qui m’indiqua cette proximité.
« Coucou Utchen, tu as bien dormi ? Tu as rencontré Alfred et Frieda dans le ciel ? Elle te plaît ma perle ? Tu peux la garder, c’est un cadeau pour toi. Sais-tu où est Mutti ? Elle me manque… »
Adolf pleurait la tête basse et sans un bruit. Les larmes inondèrent mes yeux et j’eus bien du mal à me retenir. Il nous fallait faire vite et disparaître sans attendre de cette route si dangereuse.
Je passai près du cheval mort dont l’arrière-train tout entier avait disparu. Il n’en resterait bientôt plus rien. De nombreuses traces dans la neige, celles des fauves à deux jambes et de ceux à quatre pattes. Cette vision terrible de la voiture dévastée, de cet animal à moitié dévoré et de ces empreintes sur le sol me fit frissonner. Ce fut comme si je venais de réaliser que j’assistais à la fin du monde.
Je montai dans la carriole à la recherche des précieux chaussons lorsque je remarquai le silence. Le monologue de Livia s’était interrompu. Je me retournai pour voir Adolf enserrant tendrement sa sœur, tous deux plongé dans un profond silence.
Nous avions tout perdu sauf nous.
Une pensée absurde s’imposa à moi.
« Nous sommes la chaleur, nous sommes la vie. C’est un froid glacial qui doit régner en enfer, pas un océan de flammes. »
Je trouvai les chaussons rapidement. Je cherchai des vêtements mais ceux-ci avaient disparu.
Je me joignis aux autres, nous fîmes une prière pour Utchen et nous partîmes, suivant notre Winnetou qui coupa à travers bois, vers le Nord, toujours vers le Nord.
Le soir venu, Adolf nous fabriqua un abri de fortune. Il y déposa un tapis de petites branches de sapin qui embaumèrent merveilleusement notre nuit. Il alluma un feu après m’avoir interrogé du regard.
Nous mangeâmes en silence, épuisé par cette longue marche dans la neige. Je constatai avec appréhension que nos réserves de nourriture se réduisaient à un pain, deux fromages et du beurre que j’entrepris d’enduire sur nos nez pour passer la nuit. Pour nous désaltérer, nous mangions de la neige, peu à la fois comme on nous l’avait enseigné.
Adolf fredonna la chanson de Mère et Lievchen s’endormit rapidement. J’ôtai ses bottes et glissai ses pieds sous mes habits, frissonnant de tout mon corps au contact de cette froideur implacable. Ils se réchauffèrent peu à peu, Livia sourit dans son sommeil et je m’endormis.

(1) Pimpf(e) – Langage populaire désignant les garçons lors de la mue de la voix. Désigne aussi les Hitlerjugend du Deutsches Jungvolk (Le jeune peuple allemand) qui regroupait les garçons de 10 à 14 ans.

Image – Winnetou – 1900 – University Berkeley – licence :

Domaine public

Texte – © 2009 Thierry Benquey – Tous droits réservés

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