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19 juin, 2009

Wolfskinder, ceux-ci sont russes

La nuit fut angoissante, les loups avaient hurlé longtemps. La lumière spectrale de la lune donnait une allure irréelle au paysage, chaque ombre semblant être une menace, une gueule bardées de crocs, avide de nos chairs.
Je m’imaginais les fauves tenant conseil, ravis de l’abondance de nourriture, cherchant à ordonner le chaos qui résultait de la profusion. Leur chef prenait la parole :
« Le clan du ruisseau devrait s’occuper des oies laissées sans surveillance et celui du bois pourrait se régaler des cadavres qui parsèment les routes ? Quant à ceux du rocher, ils devraient trouver un moyen de forcer les portes des étables, d’abréger les souffrances de ces vaches et génisses qui ne savent plus que faire de leur lait. »
Et l’assemblée riait d’un rire gras et repu.

Nous savions pourtant que les loups avaient peur de nous, qu’ils fuyaient notre odeur comme nous aurions fui la peste. Vati nous avait longuement expliqué que le seul danger était le loup enragé, celui qui avait perdu toute valeur, toute peur, tout instinct. Il était solitaire et ne hurlait point. Mais le poids des contes et légendes était bien plus lourd que celui de la raison.

Au petit matin, nous nous réveillâmes dans la douce chaleur d’un feu. Notre Winnetou s’était occupé de ses squaws.
Après un déjeuner frugal, nous prîmes la direction du Nord, celle de la maison.
Nous marchâmes ainsi pendant des jours.
Le monde semblait nous appartenir, nous étions des Robinsons à la recherche de nos Vendredis avec la neige pour toute plage, des pins pour cocotiers et des soldats pour cannibales.
Winnetou nous protégeait, nous éclairait. Il avait même réussi à attraper un lièvre blessé.
Ce repas du soir fut un festin que jamais je n’oublierai.
Un soir, nous arrivâmes à une ferme isolée et alors que nous cherchions quelque chose de comestible dans les moindres recoins, nous entendîmes un bruit de moteur.
C’était le bruit d’une motocyclette.
Lorsque la porte s’ouvrit en grinçant, nous nous cachâmes dans l’armoire murale désespérément vide que nous avions visité quelques instants auparavant.
L’homme devait être grand, nous entendions le plancher grincer sous ses pas. Il déposa quelque chose de lourd et de métallique sur la table et un faisceau de lumière passa furtivement sous la porte. Il cherchait…
Soudain, la porte de l’armoire s’ouvrit en grand sur un géant portant l’uniforme des voleurs de maman.
Tout alla alors très vite.
Adolf poussa un cri de bête et se précipita sur l’intrus. Celui-ci esquiva prestement et le bruit d’une gifle formidable résonna dans la maisonnée. Winnetou se trouva alors projeté à l’autre bout de la pièce et resta couché là, sanglotant.
Lievchen hurla de terreur et l’homme la saisit par le bras, la tenant devant son visage en ricanant.
Je me levai alors et raide comme un piquet, je lui ordonnai de lâcher ma sœur en le menaçant de mon poing levé.
Une expression de surprise apparut sur son visage, rapidement remplacée par une onde de colère, ses yeux se plissèrent et il posa la main sur le pistolet qu’il portait sur la hanche.
Je me tendais encore plus, les deux mains grandes ouvertes et dirigées vers le sol, je me grandissais sur la pointe des pieds et hurlais :
« Tu n’as pas honte ? Nous sommes des enfants ! »
À ce mot «Kinder (1)», il posa Lievchen délicatement sur le sol et afficha un large sourire.
Ma petite sœur était paralysée, aucun son ne sortait plus de sa bouche, il me sembla un court instant qu’elle avait même arrêté de respirer.
Il recula alors doucement vers la table, jetant un coup d’œil vers Adolf qui continuait à geindre, effondré dans un coin.
Il se saisit de son arme qu’il avait posé sur la table, la mit en bandoulière tout en faisant des signes d’apaisement de la main.
Il me désigna du doigt et articula : « Papa ? Mama ? (2) »
À ces mots, Lievchen prit une profonde inspiration et fondit en larmes.
Je fis non de la tête.
Le sourire qu’il affichait s’évapora pour faire place à une mine songeuse mais il sembla soulagé. Il me désigna Adolf du menton et me dit quelque chose dans sa langue.
Je ne compris point mais me dirigeai vers mon héros de frère en traînant Lievchen par la main. J’éprouvais à ce moment précis une admiration sans bornes pour notre Winnetou et le courage dont il avait fait preuve.
L’homme alluma un feu dans la cheminée et à la lueur des flammes, je constatais que la lèvre d’Adolf était fendue et commençait à gonfler. Je lui confiai Lievchen et me dirigeai vers la porte pour aller chercher de la neige.
Le soldat cria quelque chose. Je lui montrais mon frère, posais ma main sur la bouche et gémissais en signe de douleur. Du mieux que je pus, je mimais le froid en frémissant exagérément puis m’agenouillais et faisais semblant de ramasser quelque chose au sol que je m’appliquais sur les lèvres en affichant un grand soulagement.
Le russe partit d’un grand rire et me désigna l’extérieur en hochant la tête. Il avait compris.
Je revins avec un stalactite de glace que j’avais pris du toit d’une niche désertée.
Une douce chaleur régnait maintenant dans la maison.
Tous trois, nous observions l’homme, l’ennemi qui fouillait dans sa musette. Il ressemblait beaucoup à Vati avec ses cheveux blonds et ses yeux d’un bleu de ciel d’Août. Cette constatation était douloureuse, ramenant des souvenirs de bonheur dans la cruelle réalité.
Il sortit de la nourriture de sa besace et nos estomacs crièrent, hurlèrent la faim qui nous accablait depuis deux jours.
Je me levai et lui montrai mon ventre et ma bouche. Il nous jeta un bref regard puis se remit à préparer son dîner.
Lorsqu’il porta la première portion à sa bouche, j’eus la sensation que cette nourriture arrivait dans la mienne. Nous sentions une odeur de charcuterie qui semblait vouloir nous rendre fous.
Je fus alors pris d’une inspiration qui correspondait bien avec cette folie. Je me mettais à quatre pattes et je gémissais comme un chiot.
L’homme me regarda bizarrement, d’abord surpris puis j’en jurerai, avec des larmes dans les yeux.
Son attitude changea de l’ignorance légèrement compatissante à la plus grande des douceurs. Il frappa sa poitrine en disant «Serguei» et nous invita du geste à nous rapprocher. Je pris Lievchen par la main et nous allâmes vers l’ennemi. Adolf resta dans son coin avec un air mauvais.
Il répéta «Serguei» et nous regarda en levant plusieurs fois les sourcils.
Je compris qu’il désirait connaître nos noms.
« Charlotte. Lotte ! »
Je désignai Lievchen qui enfournait, sans lui prêter la moindre attention, une tartine qu’il avait préparé,.
« Livia ! »
Il me montra alors Adolf du menton.
« Adolf ! »
Il éclata de rire. Il prononça une longue phrase dans laquelle le prénom d’Adolf revenait souvent et il semblait s’amuser beaucoup. Il se leva enfin et salua le bras tendu. « Heil ! (3) »
Nous rîmes avec lui, y compris Winnetou qui abandonna volontiers sa mine boudeuse et son coin pour se rapprocher de Serguei et surtout de la source du délicat fumet qui émanait de sa musette.
Nous mangeâmes avidement et il nous regardait tendrement. Il sortit une photographie de son portefeuille et nous montra une femme et trois enfants qui posaient devant la statue gigantesque d’un homme à moustache portant casquette qui paraissait très sévère.
Il se mit à chanter dans sa langue et tout à coup, son langage me parut merveilleux. J’y puisai des images, des images de grandes étendues et une incroyable mélancolie.
Il sortit une bouteille d’alcool et s’envoya une rasade. Il emplit ensuite le bouchon qu’il tendit ensuite à chacun de nous, s’esclaffant devant nos grimaces. Je retins sa main quand il tendit l’alcool à Lievchen. Il joignit alors les siennes et posa la tête dessus, fermant les yeux et ronflant bruyamment. « Vodka bien ! »
Elle trempa ses lèvres et cracha le liquide de feu. Seuls nos rires l’empêchèrent de pleurer. Qu’il était bon de rire à nouveau, cette soirée avec Serguei fut un second réveillon.
Nous dormîmes serrés les uns contre les autres, les allemands et le russe, profitant de la même chaleur, celle de la Vodka mais aussi et surtout celle de notre humanité.
Au matin, Serguei était parti. Sur la table trônait sa besace, sur nos corps sa couverture.
Il nous avait laissé sa Vodka, ce qui je l’apprendrai plus tard, avait sûrement été un grand sacrifice.

(1) Kinder – Les enfants
(2) Papa, Mama – Avec Vati et Mutti, Papa et Mama, Papi et Mami sont les doux noms de papa et maman. Les russes utilisent aussi papa et mama.
(3) Heil – Le salut nazi bien connu qui est une forme de salut répandue en Autriche et toujours utilisée de nos jours comme le Servus et Grüß Gott bavarois. Heil est aussi la racine de heilen = soigner et Heilig = sacré. On peut l’interpréter avec Glück = bonheur, chance mais aussi avec le don au sens divin.

Image – Wolfskinder russes – 1942 – Tvwatch father – licence :

Domaine public

Texte – © 2009 Thierry Benquey – Tous droits réservés

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