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19 juin, 2009

Bärchen

Nous mangeâmes lentement, laissant chaque particule de cette nourriture se distiller dans nos organismes. La moindre miette disparut dans nos corps affamés. Nous sentions cette belle énergie nous emplir lorsque nous prîmes la route.
Adolf cherchait visiblement la direction à prendre.
« – Winnetou, Livia et moi tenons à te dire combien nous admirons le courage dont tu as fait preuve quand Serguei nous a surpris dans l’armoire. Tu t’es comporté en brave et nous remettons nos vies entre tes mains.
- Mmmoui ! » ajoutait Lievchen qui me tenait la main en hochant la tête.
Il ne dit rien mais son torse se bomba et je crus apercevoir une petite larme briller au coin de son œil.
« C’est par là ! Je vous ramène à la maison. »
Notre petite troupe s’ébranla, comme il se devait, en file indienne…

Après deux jours de marche, nous arrivâmes à une route large et en bon état.
Nous étions fourbu et affamé, les loups ayant dérobé la besace de Serguei pendant notre sommeil. Les loups ou un renard, Winnetou n’en était pas sûr et certain.
« – Lotte ! Je connais cette route.
- Où sommes-nous ?
- C’est la route de Tilsit ! J’en suis persuadé. Tu vois ce bosquet de trembles, là où la route fait un virage ! De là on peut voir la ville.
- Mais c’est merveilleux ! Allons vérifier ! »
Lievchen traînait derrière nous.
« Lottchen, j’ai faim et puis je suis fatiguée.
- Adolf, va voir tout seul ! Je reste avec Livia. »
Nous regardâmes notre guerrier s’éloigner non sans un pincement au cœur, le bosquet étant assez éloigné.
Je pris Lievchen par la main et l’emmenai dans le sous-bois. J’étais tendue et nerveuse, ce qui ne rassurait pas ma petite soeur.
Après un temps qui me sembla être une éternité, nous entendîmes le son familier d’un cheval tirant une carriole.
Je ne savais que faire. Devions-nous nous cacher ? Mais Adolf ?
J’entendis enfin sa voix qui nous appelait.
« Lotti ! Lievchen ! C’est Vytas ! Il va à la ferme, il peut nous ramener à la maison ! »
À ces mots, je pleurai sans retenue. Des pleurs qui me libéraient, des pleurs qui semblaient vouloir féconder le monde.
« Loootti ! »
Livia était déjà partie en courant vers la route.
Je la suivais pour découvrir avec bonheur le visage familier de Vytas, un garçon de ferme un peu idiot. Nous avions pour ainsi dire grandi ensemble et c’est grâce à lui que nous parlions le lituanien. Ce fut dans cette langue que je m’adressais à lui.
« – Vytas ! Ainsi vous êtes resté à la ferme ? Vous n’avez pas pris la fuite ?
Il ne semblait pas très heureux de nous voir…
- Nous n’avons pas fait la guerre aux russes. Monte ! Je vous dépose au croisement avant le village. Pourquoi revenez-vous ?
- Mais c’est notre maison, notre pays…
- Il n’y a plus personne ! Qu’est-ce que vous allez faire là-bas ? »
Je réfléchissais un moment, déçue d’apprendre qu’aucun de nos grands n’était rentré à la maison. Je remarquais aux visages absents de Winnetou et de Lievchen qu’ils devaient avoir pensé comme moi.
Adolf prit la parole.
» Attendre ! «
Vytas se tut.
Au bout d’un moment de ce silence gêné, je lui demandais s’il avait quelque chose à manger.
Il bougonnait quelque chose d’incompréhensible.
Je fouillais dans la carriole et il me disait enfin :
« – Là ! Dans le sac, des pommes de terre. C’est tout ce que j’ai !
- Tu reviens de la ville avec des patates ?
- Les gens sont prêts à tout pour avoir un peu de nourriture. Le patron pensait que je pouvais ramener quelque chose d’intéressant, de l’or ou des bijoux mais aujourd’hui il y avait les russes qui arrêtaient tout ce qui parlait l’allemand. Alors je reviens avec les pommes de terre. »
J’en pris quelques unes que je mettais dans mes poches et en distribuais à mon frère et à ma sœur.
Vytas se retourna et hurla :
« Ça suffit ! Ramunas va me disputer et me punir ! Déjà qu’il dit que je suis inutile, une bouche de trop à nourrir… Charlotte, si tu en reprends, je vous laisse marcher ! »
Je croquais dans la pomme de terre crue.
La bouche encore pleine, je demandais à Vytas, pourquoi Ramunas vendait ses patates s’il manquait de nourriture.
« Il est devenu méchant et puis surtout il a peur depuis qu’il a dénoncé les juifs. Il a peur qu’ils reviennent et le dénoncent à leur tour. Les russes arrêtent aussi des lituaniens. »

En rédigeant ces mots, je réalise combien cette phrase qui me semble aujourd’hui si étrange, appartenait à mon univers de jadis. Arrestation, dénonciation, juifs, des mots du quotidien, des mots d’une normalité biaisée évoquant nos enfances brisées.

Nous arrivâmes au croisement à la tombée de la nuit.
Vytas nous déposa là et nous chuchota :
« Faites attention. La semaine dernière il y avait des russes installé dans le village. Je ne sais pas s’ils sont partis… Je passerai vous voir si je peux. J’essayerai d’amener à manger. Si vous trouvez des bijoux, des objets de valeurs, donnez les moi ! Comme ça je n’aurais pas besoin d’aller à Tilsit et je vous laisserai toute la nourriture. »
La noirceur absolue et le silence presque menaçant qui régnaient en ces lieux autrefois si vivants, nous indiquèrent que les russes de Vytas devaient être partis.
Nous nous dirigeâmes vers la maison, hésitant à y pénétrer devant ces fenêtres sombres. C’est la voix de Livia qui nous tira de nos pensées.
« Elle a l’air triste avec ses grands yeux noirs. Lotti, je suis fatiguée. »
Nous entrâmes enfin, la porte avait été forcée. Je trouvais des bougies sur le sol de la cuisine. Un chaos indescriptible nous attendait dans chacune des pièces que nous visitions. La maison avait été pillée, fouillée, violée.
Quelqu’un avait déféqué dans la chambre des garçons, Adolf serra les poings. En entrant dans la chambre des filles, je butais sur une chose molle qui émit un son étrange.
« Bärchen (1) ! Rooo ! C’est pas bien ! Tu n’es pas gentil ! Je t’avais dit de ne pas bouger et de m’attendre. »
Lievchen prit son ours dans les bras, les poings d’Adolf se desserrèrent et nous éclations de rire. Nous étions à la maison, enfin…
Adolf partit chercher du bois mais il revint bredouille. Le tas de bois avait disparu.
Il entreprit alors de briser les tiroirs des commodes qui gisaient au sol, il reniflait bruyamment, ému.
Je comprenais bien son désarroi. Nous poursuivions l’œuvre de destruction de l’ennemi, de ceux qui voulaient nier nos existences, nous brûlions le reste de ce qu’ils avaient laissé de notre vie d’avant, quand nous étions encore des enfants.
Nous fîmes chauffer de l’eau et nous lavâmes dans une bassine. Pendant qu’Adolf et Livia se faisaient la toilette, je trouvai des draps et fis le lit dans lequel nous allions dormir. L’odeur de moisi qui émanait du tissu m’étais égale. Ce soir, nous dormirions dans un lit, nous étions à la maison.
Quand je revins à la cuisine, Adolf nous servit un petit verre de la vodka.
La maison craquait, elle semblait revivre. Comme si elle nous avait attendu dans un état d’hibernation. La vive chaleur et la vodka firent merveille.

(1) Bärchen – petit ours.

Image – Teddybear – 2006 – Clockface – licence :

Domaine public

Texte – © 2009 Thierry Benquey – Tous droits réservés

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