
Au matin, la vide désespérance de notre foyer fut terrible, effacant d’un mouvement de cil la joie de la veille.
Adolf se mit en quête de bois pendant je j’allumai un feu avec le reste des tiroirs.
Il nous fallait un plan.
Lorsque mon frère revint, les bras chargés de bûches, les dernières patates de Vytas virevoltaient gaiement dans l’eau que j’avais mise à bouillir.
“Chef ? Il nous faut un plan !”
“Bien Lottchen, nous allons en parler pendant le déjeuner.”
Il rayonnait pendant qu’il empilait le bois.
Livia arriva dans la cuisine en robe de chambre, tenant son Bärchen d’une main et se frottant les yeux de l’autre. Cette image familière fixa le baromètre de notre humeur en direction des hautes pressions.
Nous déjeunâmes gaiement et bruyamment puis élaborâmes notre plan.
Adolf prit la parole, confirmant son rôle de leader.
“Les filles, vous allez visiter toutes les maisons et en ramener toutes choses utiles. Chez Oma (1) Ackermann, vous irez dans la cave pour voir si il y a de la choucroute. J’ai lu que la choucroute avait sauvé bien des marins alors elle pourra nous sauver aussi.”
“J’aime pas la choucroute !” dit Lievchen boudeuse.
“Alors tu pourras manger de la terre !” répondit Adolf.
“Winnetou, ne lui parle pas méchamment. Écoute Lievchen, tu es une grande fille maintenant, tu te souviens comme nous avons eu faim et froid pour venir ici, combien nous avons eu peur des loups ? Il n’y a personne ici qui pourra nous aider, nous apporter à manger ce que nous aimons. Nous trois, nous mangerons ce que nous trouverons.”
“Oui mais j’aime pas la choucroute…”
“Passons, comme je suis l’homme de la maison, je vais chercher du bois. Il en reste un peu chez Ludwig, là où j’ai trouvé celui que j’ai ramené ce matin, mais il ne durera que quelques jours. Je vais aussi chercher des outils, il me faut une hache et une scie.”
“As-tu été voir dans la remise ?”
“Non, je n’y ai pas pensé. Tiens, tant que j’y pense. Tu iras avec Lievchen voir si la Kartoffelmiete (2) est intacte. Ça me fait penser qu’il me faudra aussi une bêche. Bien les filles, au travail.”
“Adolf ?”
“Oui ?”
“Pour la cave d’Oma Ackermann ? Tu ne voudras pas venir avec nous ? J’ai peur dans les caves…”
Il hocha simplement la tête en souriant et sortit.
La journée passa très vite et le soir venu, nous contemplâmes notre maigre butin à la lueur d’une bougie.
Un bocal de cornichons, une boîte de harengs marinés, un pain dur comme de la pierre, un chou rouge à moitié dévoré par les rats, un paquet de bonbons, une bouteille de Schnaps, une autre de limonade. Le tout découvert dans les cachettes ou les recoins les plus insensés, toutes les habitations ayant été visitées et pillées.
Adolf avait trouvé une hachette, une scie, un précieux couteau de chasse qui se devait avoir été une baïonnette, une petite bêche militaire et une voiture à bras. Il s’était fabriqué un lance-pierre et avait trouvé un énorme sac de billes chez les Hoffmann. Pour la chasse disait-il.
Notre chef prit enfin la parole.
“Ce n’est qu’un début, nous continuerons demain. La maison d’Oma Ackermann n’existe plus, comme toutes celles qui se trouvent au sud de la route principale. Elles ont brûlé… Je crois que les russes avaient pris quartier à la maire et j’irai voir demain ce qu’ils y ont laissé. Nous irons vérifier s’il est possible de déblayer chez Oma pour atteindre la cave, elle est un vrai petit écureuil et nous y trouverons sûrement des trésors. Chez les Götze, j’ai vu des choux frisés encore sur pied. Tu as trouvé la Kartoffelmiete ?”
“Oui, personne ne l’a vu sous la neige. Ce n’était pas facile de rentrer chez les gens, chez les voisins… La table était mise… La soupe gelée dedans, comme si ils allaient apparaître d’une minute à l’autre, rire et chanter, se réjouir du repas… J’ai pleuré.”
“Tu n’as pas pris la soupe ? On la prendra demain.”
La détermination de mon frère et son indifférence à mes états d’âme me ramenèrent brutalement à la réalité.
Nous étions un navire endommagé dans un océan en furie, il fallait s’occuper de notre survie, nous pourrions pleurer et geindre au port.
Plongée dans mes pensées, je n’avais pas remarqué l’expression roublarde qui s’affichait sur le visage de ma soeur, ni les bosses engendrées sur ses joues par les bonbons engouffrés.
“J’en veux moi aussi !”
Et Adolf d’hurler : “Moi aussi ! Et puis de la limonade aussi !”
Livia éclata de rire, laissant un long filet de bave s’échapper de sa bouche pleine.
Ce soir là, nous fîmes notre dernier repas d’enfants.
Pendant la nuit, nous entendîmes hurler les loups. Jamais on ne les avait entendu d’aussi près. Ils étaient dans le village.
Nous entendîmes jusqu’aux grognements et jappements de leurs disputes de préséance.
Les ressources de la forêt devaient se faire rare pour qu’ils osent s’approcher des habitations ou bien avaient-ils perdu leur peur ancestrale en dévorant les cadavres de nos semblables ?
Au matin, après avoir mangé une bouillie de neige fondue et de pain, nous ne pouvions envisager de manger les harengs aux premières heures de la journée, nous sortîmes pour découvrir ce qui avait attiré les loups. Il ne nous fallut pas longtemps pour découvrir leurs traces qui nous menèrent vers les ruines de la maison d’Oma Ackermann.
Là, gisait le cadavre d’un chien presque entièrement dévoré que nous n’avions pas vu sous la neige. J’en pris les os pour en faire une soupe, au grand désarroi de Lievchen qui avait reconnu Tobi aux lambeaux de pelage.
Étant sur les lieux, nous entreprîmes de visiter les ruines afin de découvrir s’il était possible d’accéder aux caves. Sous une poutre noircie, marquée par les griffes d’un loup qui avait essayé d’atteindre ce qui se trouvait dessous, nous découvrîmes un corps à moitié carbonisé. Le collier avec la belle croix ciselée qu’elle portait toujours sous sa blouse, nous indiquait sans l’ombre d’un doute que c’était bien Omi qui gisait là.
Un trou rond presque parfait au milieu du front nous laissait deviner la cause de sa mort. J’étais fascinée. Je regardais longtemps ce crâne noirci avec ses dents restées étonnamment blanches qui nous contemplait de son regard vide et noir. Avec ce sourire éternel, elle semblait nous inviter à la rejoindre.
Je pensais qu’elle n’avait pas eu la chance de rencontrer un Serguei et je me détournais pour aider Adolf à trouver la cave.
Je distinguais enfin une marche sous les poutres et les tuiles.
Nous travaillâmes des heures à en dégager l’entrée mais notre récompense fut à la hauteur de nos efforts. La grande choucroutière était intacte et à moitié pleine, sur les étagères se trouvaient des pommes et dans le fumoir pendait un jambon.
Lorsque nous remontions les bras chargés de victuailles, ce fut pour voir Lievchen assise près d’Omi qui lui caressait le front en lui demandant si elle avait rencontré Utchen, Alfred ou Frieda au paradis.
Nous avions déjà vu tellement de morts…
C’est pourtant toujours l’image du crâne d’Omi qui vient m’annoncer les cauchemars que je fais depuis ces temps là. Ses orbites sombres qui sont comme les portes par lesquelles je m’enfonce dans la noirceur de l’âme humaine.
(1) Oma – Oma et Opa, Omi et Opi sont les diminutifs de Großmutter et Großvater, grand-mère et grand-père, ce sont donc mamie et papi.
(2) Katoffelmiete – C’est un trou creusé dans la terre dans lequel on conserve les pommes de terre et choux pendant l’hiver. Ils seront protégés du froid par une épaisse couche de paille, le tout étant recouvert de terre. Je ne connais pas l’équivalent français, s’il existe, de cette méthode de stockage.
Image – Skull showing sword-blade trauma – 2006 – US Government – licence :

Texte – © 2009 Thierry Benquey – Tous droits réservés












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Incroyable faculté d’adaptation des enfants !
oh, thierry,
bouillie de neige et de pain, les os du chien
mais c’est horrible ce que vivent ces enfants
tu leur fais boire de la vodka à plusieurs moments du récit, mais c’est insensé, ce sont des enfants
oui, pour les réchauffer
mais quel instinct de survie les habite,
et tu le décris bien
je ressens l’histoire, je vais en faire un cauchemar
mais je continue
Que dire Thierry, ces enfants sont véritablement sortis de l’enfance de la plus triste des manières
@ Sarah : Certains témoignages, lus ou entendus, dépassent de loin en horreur et infamie ce que j’ai pu écrire. Merci de ta lecture. Amitié. Thierry
tout comme le commentaire au-dessus, je suis attérée de lire les conditions de survie qui ont été endurées… terriblement réaliste, ton texte prend aux trippes et remue…
amitiés,
Sandy
Sandy´s last blog ..Les Impromptus Littéraires et "la bête".
« Ses orbites sombres qui sont comme les portes par lesquelles je m’enfonce dans la noirceur de l’âme humaine. »
Cette phrase est d’une puissance.
Jackie´s last blog ..Blessures secrètes